La maison BARRANDE à Saugues

 

Article de M. PELISSIER publié dans "Procés verbaux de la société archéologique du Puy en Velay "

(séance du 14 avril 1904 )

 

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Indépendamment de l'honneur d'avoir abrité les premières années de Barrande, la vieille maison où naquit le savant en 1799 se rattache à l'histoire locale par plusieurs événements importants dont elle a été le théâtre ou le témoin.

En 1362, au lendemain du traité de Brétigny, une troupe de mercenaires, les Routiers, qui s'était fait une spécialité du vol et du pillage, vint assiéger Saugues et réussit à s'en rendre maître.Le chef de la bande s'appelait Pacimbourg, " insigne voleur qui donnait de si grands dommages à ces pais, écrit Chabron que le Roy y envoya une armée conduite par Raoul de Daneham, lors gouverneur du Languedoc, assisté du comte de Tratimare, espagnol nommé Henry, bâtard d'Alphonse, Roy de Castille, depuys Roy de la même Castille ".

Le combat., auquel participa la noblesse du Velay et de l'Auvergne, sous le commandement d'Armand de Polignac, fut violent. La lutte dura trois semaines et n'alla pas sans faire des victimes. La tradition rapporte que c'est, dans la maison où devait naître Barrande que fut porté mourant un jeune officier blessé mortellement dans la rue de la Borie. Peut être est-ce le soldat dont parle l'historien de Polignac : " J'ay trouvé dans l'église des Cordeliers du Puy, le monument d'un gentilhomme qui fut tué au siège de Saulgues, représenté dans un tableau à cheval, et armé de toutes pièces, l'épée en main, avec cette inscription : " Hic jacet Petrus Troys de Hostamente (1), qui obiit infra portam. castri de Saulgue in servicio domini regis Francie,et sepultus fuit xve mensis Martii anno Domini M CCC LXI. "

Le journal de Genève (2) et avec lui le procès-verbal, récemment publié par M. Fabre, nous apprennent que le vendredi 5 septembre, à trois heures de relevée, " le feu avait pris dans la maison du sieur Espeisse, de cette ville de Saugues; ladite maison étant construite en bois et en torchis, la flamme avait fait des progrès rapides et excitée par un vent violent du midi, elle avait embrasé les maisons voisines, de là elle s'était étendue dans la rue du Tour, sur les rues adjacentes, sur le château du seigneur appartenant au Roy, sur les prisons, l'église des Pénitents, l'Hôpital, le bâtiment des soeurs du tiers-ordre de saint Dominique et rues contiguës, s'était arrêté d'un côté à l'église Paroissiale, où l'on eut toutes les peines du monde à arrêter le feu, et de l'autre côté aux murs de la ville, depuis la maison du lieutenant-général jusqu'à l'église paroissiale ".

Grâce aux soins des vingt chanoines de saint Médard (3) à qui elle appartenait la maison qui nous occupe fut épargnée. Le vieil édifice résista aux tempêtes sociales comme aux cataclysmes des éléments.

Le 4 décembre 1791, L. Dumont, curé constitutionnel, vint à Saugues montrer ses lettres de nomination émanées du district du Puy. Les habitants répondirent à cette nomination par des simulacres de deuil et de châtiment et quatre-vingt notables parmi lesquels le maire J.-L. Vergèse, protestèrent contre l'envoi d'un " homme couvert de honte et méprisable -". C'est d'une des croisées de la maison dont nous parlons qu'un vieux chanoine lança l'excommunication contre Dumont.

C'est là également qu'au même moment furent arrêtés l'abbé Prolliac, curé de Saugues, et L. Vergéses (4), maire puis juge de paix, dans l'une des chambres, servant précisément de prétoire au lendemain de l'établissement de la juridiction, après avoir abrité les prêtres réfractaires.

En cette époque terrible, la maison servit successivement encore de cachette au vieux prieur de Pébrac et de lieu d'organisation à l'état major de la bande armée qui occupa militairement Thoras, Chanaleilles et Grézes. Elle joua enfin un certain rôle dans l'assassinat de Riou .(5)

Le 3 complémentaire an 1 (19 septembre 1793), Hyacinthe Vernet, procureur de la commune de Saugues prévenait, le citoyen J.-B. Martin, juge de paix, que le cadavre du citoyen Georges Riou, né à Vergezac en 1747, commissaire du Conseil,général de la Haute-Loire, venait d'être trouvé ensanglanté à la côte de Montaure.L'autorité judiciaire s'y transporta immédiatement et trouva le corps du conventionnel couché sur le dos et troué par trois balles qui avaient perforé le thorax. Près de lui son cheval harnaché hennissait de terreur. Deux gardes nationaux montaient la garde.L' enquète établit que trois hommes masqués, venus de Saugues, portant le costume bourgeois et des boucles à leurs souliers, étaient venus se poster derrière le grand rocher qui abrite encore la vieille route de Saugues. Munis d'une longue vue, ils la braquaient sur Saint-Privat pour voir arriver Riou, porteur de dépêches pour la municipalité de Saugues.

En face du rocher, au moment où passait le cavalier, une triple détonation se fit entendre. Riou porta la main à la poignée de son sabre, mais perdant l'équilibre, il tomba comme une masse inerte.

Un des hommes masqués escalada le rocher, arracha de la poche de Riou les dépêches qu'il portait, et suivi de ses complices, gagna rapidement Saint-Préjet-d'Allier par la montagne.

Le cadavre fut soumis à l'examen des docteurs Chapel et Boulanger, qui constatèrent que les balles avaient perforé les poumons. Riou fut enterré à Monistrol-d'Allier.

Un service funèbre fut fait en son honneur à Saugues, et, pendant trois jours, le drapeau de la Tour des Anglais et celui de l'Hôtel-de-Ville furent mis en berne et couvert d'un crêpe noir.

Le district vota l'érection d'une colonne commémorative sur le lieu du crime, mais elle ne fût jamais élevée.

L'enquête révéla que c'était par la porte du jardin de la justice de paix qu'étaient sortis les hommes masqués.

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1- Pierre de Croy d~Ostevent, en Flandre (Chassaing).

2- Dans le n' 42, du 18 octobre 1788. Dans les Tablettes Historiques du Velay Lascombe cite ce passage" On écrit de Saugues, diocèse de Mende, que le 1er (pour le 5) du mois dernier, le feu prit au centre de cette ville, un vent impétueux qui soufflait ce jour là propagea les flammes, et nuisit à tous les secours qu'on apporta pour les éteindre. Dans l'espace de trois heures, 104 maisons furent réduites en cendres, effets, papiers,meubles, linge, provisions de bouche, tout fut consumé ; plus de 120 familles se sont vues en un instant sans asile, sans pain et sans vêtements... "

3- Voici leurs noms d'après M. Fabre : MM Prolhac, curé, Hyacinthe Bouquet, syndic, J.-B. Montvallat, J.-B. Poulher, Gabriel-François Bonhomme, Vital Nauton, L. Ant. Mauson, Dominique Cousion, Vital Richard, Rougeyron, Bouquet, Eujelvin, Boulangier, Boudon-Dalauzier, Laurent Regis, Torrent, Belledent, Bonhomme, Hermet.Tous deux devaient monter sur l'échafaud. Voici l'acte d'écrou et le jugement concernant Prolhac.

 

4- Actes d'écrou. - Ce jourd'hui, 6 Vendémiaire, an 3 de la République. Le citoyen Lefranc, huissier au Tribunal criminel du département de la Haute-Loire séant au Puy, a conduit dans la maison de justice Ignace-Hyacinthe, Prolhac, prêtre réfractaire, se disant de Mende (Il était originaire de Saugues, du diocèse de Mende) et Marguerite Jeaugit avec Françoise Valery, prévenues d'avoir recelé chez elles (dans l'ancienne maison curiale de Saint Vosy), ledit Prolhac, lesquels nous avons laissé à la charge et garde de Chabrier, concierge, qui s'en est chargé et a signé avec moi ...jugement qui condamne à mort Ignace Hyacirilhe PROLHAC, prêtre réfractaire, convaincu d'avoir été sujet à la réclusion et déportation. Du 7 Vendémiaire, an 3 de la République. Vu par ledit tribunal le procès-verbal d'arrestation fait par le juge de paix et par la municipalité de la commune du Puy de la personne d'Ignace Hyacinthe Prolhac, prêtre, originaire de la commune de Saugues, l'interrogatoire subi par ledit Prolliac, ce jourd'hui,

OUÏ L'ACCUSATUR PUBLIC EN SES CONCLUSIONS

Considérant que le nommé Ignace-Hyacinthe Prolhac, en sa qualité de prêtre. quoique non fonctionnaire public, était néanmoins soumis au serment prescrit par la loi du 14 août 1792; que d'après son aveu il ne s'y est pas conformé; qu'il a été saisi sur le territoire de la République qu'il conste du susdit procès-verbal d'arrestation.

Vu qu'il ne s'est point rendu dans la maison de réclusion et qu'il ne s'est pas non plus présenté à l'administration du département pour son embarquement et déportation, en exécution de l'article 2 de la loi du 22 floréal et de l'article 15 de celles des 29 et 30 Vendémiaire, dans les délais y énoncés; le tribunal l'a convaincu d'avoir été sujet à la réclusion et déportation. En conséquence, ordonne qu'il sera dans les vingt quatre heures, livré à l'exécuteur des jugements criminels et mis à mort de conformité aux articles 2, 5 et 15 des susdites lois- déclare ses biens acquis et confisqués au profit de la République, ordonne qui la diligence de l'accusateur publie le présent jugement sera mis à exécution sur la place de la liberté de cette commune; qu'il sera imprimé au nombre de trois cents exemplaires, à la suite de celui rendu le jour d'hier contre le nommé Faure, pour être publié et affiché dans toute, l'étendue du département.

Fait et prononcé le 7 Vendémiaire, l'an 3 de la République française une et indivisible, par les citoyens Jean-Jacques CHEVALIER, Président; Guilhaume BERTRAND , François-Hyacinthe VERNET et Jean Louis Laurent Augustin LIOGIER premiers juges de tour qui ont signé avec le greffier.

Mandons et ordonnons à tous les exécuteurs des jugements criminels, sur ce requis, de mettre le présent jugement à exécution, aux.,commissaires près les tribunaux d'y tenir la main et à tous commandants et officiers de la force publique de prêter main forte lorsqu'ils en seront légalement requis : en foi de quoi le. présent jugement a été signé par le président dit tribunal et le greffier.

Pour extrait conforme à l'original. CHEVALIER, président. JOUCERAND ,greffier

5- Nous lisons dans le sommaire des délibérations de la municipalité de Saugues, publié par M. Fabre, les mentions suivantes se rapportant à Riou :

1793, 20 avril. - Le citoyen Riou, émissaire du district, est dans nos murs pour des nouvelles perquisitions et des mesures de rigueur contre les suspects.

10 juillet. - Le commissaire Riou fait dénoncer et arrêter Hyacinthe Bouquet, pour propos incivique.

15 septembre. - Assassinat de Riou.

21 septembre. - Enterrement solennel et civique de Riou. Olagnier et Arnaud viennent exprès du Puy et font de patriotiques discours.Le juge de paix et' les autorités constituées doivent rechercher les auteurs de cet assassinat.

 

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