Joachim BARRANDE

J. PELLISSIER.

Dans "Mémoires et Procés verbaux de la Société Agricole et Scientifique de la Haute-Loire " T. 13

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Messieurs,

Si j'accepte la lourde responsabilité d'évoquer ici l'austére et glorieuse figure de Barrande, alors que des voix plus autorisées que la mienne pourraient, en termes excellents, rendre un plus digne hommage aux travaux de ce savant, ce n'est pas avec le puéril désir d'apporter le tribut d'une admiration superflue à l'Ïuvre monumentale du géologue qui fut notre compatriote, mais plutôt, avec l'espoir que vous voudrez bien contribuer à faire rejaillir sur notre Velay l'éclat de cette gloire locale que la foule ignore, mais qui, selon le mot de l'abbé Fabre, conserve toute sa pureté « auprès des gens de cÏur et des hommes de science ». En tant que Société savante, vous êtes dépositaires des traditions scientifiques de notre région, vous vous devez donc de sauvegarder de l'oubli la mémoire des glorieux enfants de la Haute-Loire, et Barrande fut un de ceux là.

Il est assez difficile de se procurer des renseignements inédits sur les différentes étapes de la vie de Barrande; aussi ai-je dû glaner abondamment et reproduire peut-être un peu trop fidélement les remarquables documents biographiques consignés dans l'Histoire de Saugues par M. l'abbé Fabre. Il est de même impossible d'apprécier l'Ïuvre de Barrande sans entrer dans certains développements scientifiques dont le moindre défaut sera de lasser la bienveillante attention que vous voulez bien prêter à cette communication, dont j'avoue ingénument les deux travers avant la lettre, en sollicitant votre indulgence en considération du but que je me suis imposé,

Joachim Barrande naquit à Saugues en 1799; en 1821, il sortit le premier de l'Ecole Polytechnique. Envoyé à Decize comme ingénieur des Ponts et Chaussées, il se distingua tout de suite,en exécutant un ouvrage difficile qui lui valut des félicitations très légitimes, et qui désigna le jeune ingénieur à l'attention et aux sollicitudes du monde savant, Le célébre Cauchy, celui-là même dont Lagrange disait : « Vous voyez ce petit jeune homme, il nous remplacera tous, autant de mathématiciens que nous sommes! », le prit en grande amitié; aussi le voyons-nous approuver sans réserve les projets du duc d'Angoulême, sur l'esprit duquel, au cours d'une présentation, notre campatriote fit une telle impression, que le Dauphin proposa d'enthousiasme, à CharlesX le choix de Barrande comme précepteur du comte de Chambord. La révolution de 1830 chassa l'élève du magnifique laboratoire qui avait été aménagé aux Tuileries pour compléter et rendre intéressantes les leçons du maître. Celui-ci n'abandonna pas le jeune prince dans l'adversité; il se démit de sa situation officielle et le suivit en exil. Nous les retrouvons d'abord en Ecosse, puis à Prague, où les leçons, un instant interrompues par les événements, sont reprises eu même temps que les promenades d'Etudes naturelles où le comte de Chambord et sa sÏur, la future duchesse de Parme, ne craignaient pas de capturer de leurs mains princières les insectes, ou de recueillir la plante ou le minéral rares destinés à grossir les collections.

C'est à Prague que le génie de Barrande acquit son orientation définitive. Des travaux destinés à la construction d'un chemin de fer à traction animale, ayant mis à jour un gisement fossilifère très riche, éveillèrent la curiosité scientifique de l'ingénieur.

A la même époque, 1839, le géologue anglais sir Roderik Murchison publiait son premier ouvrage sur la succession et la description des roches qui constituent le sol du pays des silures, ancienne population celtique du Shropshire ; Barrande fut immédiatement frappé de l'identité qui existait entre les couches décrites, par l'auteur anglais sous le nom de systéme silurien et la composition du sous-sol de la Bohème. Il s'attachera désormais à démontrer cette analogie et chemin faisant, il étudiera.la faune fossile de la Bohême qui se développe dans cette région avec une richesse de formes et une ampleur exceptionnelles. Ses recherches deviennent immédiatement classiques; elles se poursuivent pendant plus de 40 ans et contribuent à donner une impulsion considérable à la constitution de la géologie synoptique.L'histoire de l'écorce terrestre comprend, en effet, différentes étapes. Comme dans l'histoire des peuples, on peut y introduire de grandes divisions dont les caractères se répètent sur d'énormes espaces, sauf de légères différences de détail dues la localisation de provinces géologiques définies. Barrande eut la bonne fortune de rencontrer sur une surface restreinte tout un chapitre complet et admirablement illustré de l'histoire générale de la Terre.

Le bassin géologique de la Bohème est caractérisé en effet par une série de couches en forme de fond de bâteau, qui reposent, dans un pli, dit synclinal, des roches primitives; de sorte qu'en allant d'une extrémité à l'autre de ce bassin, on rencontre deux fois le même terrain. Barrande remarqua que ces couches peuvent se répartir en trois groupes, mutuellement séparés par une nappe de roches éruptives (porphyres quartzifères et roches trappéennes) avec un couronnement de schistes qu'il appela schistes culminants. Cette division en trois étages se retrouve sur toute l'étendue du silurien, aussi bien en Angleterre, en France, en Russie et en Amérique, ce qui établit son caractére scientifique. De plus l'évolution de la faune silurienne, correspond à cette trisection, et le précepteur du comte de Chambord put ainsi caractériser une faune primordiale, une faune seconde et une faune troisième, correspondantes aux paragraphes du Chapitre d'histoire géologique qu'il écrivait. Ce chapitre d'Histoire a nécessité la publication de vingt-deux grands volumes, qui parurent régulièrement de 1852 à 1881 ; plus de cinq mille fossiles y sont figurés sur 350 planches in quarto, qui toutes ont été dessinées sous la direction immédiate de l'auteur. Une Ïuvre humaine aussi gigantesque étonne et l'on se demande avec le savant paléontologiste M. Gaudry "comment ce monument a pu être composé par un seul homme ".Cette entreprise immense eût vite absorbé les ressources personnelles de l'auteur, si la prévoyance discrète du prince n'était venue alléger les charges de son exécution grandiose et luxueuse. Barrande le déclare lui-même dans une lettre, qui donne une idée si belle de son caractère, que nous devons la reproduire ici:

 

« MONSIEUR LE COMTE,

 

Quarante ans se sont écoulés depuis que j'ai eu l'honneur d'être appelé auprès de votre Auguste personne, par votre aïeul le roi Charles X de vénérable mémoire.

« Ces 40 années, non sans épreuves, disent assez quels sont les sentiments qui m'attachent au fils de nos Rois. Mais il en est un que je ne saurais manquer de manifester hautement sur les premières pages de ce volume, comme il se reproduit tous les jours dans mon cÏur. C'est le sentiment de ma vive reconnaissance pour les dons spontanés par lesquels votre Royale munificence a efficacement allégé les lourdes charges que la publication de cet ouvrage m'impose. »

Ce qui distingue immédiatement le génie de Barrande, c'est une, fidélité d'observation et de description, alliée à une puissance d'interprétation et de généralisation, dont un exemple donnera une idée.

Parmi les nombreux genres de fossiles qu'il a étudiés, un surtout était l'objet de ses préférences. Les trilobites, ces crustacés mérostomates, dont l'unique survivant actuel est la limule, ou crabe des Antilles, ont été présentés par Barrande, depuis la sortie de l'Ïuf jusqu'à l'âge adulte, en passant par tous les états intermédiaires. Déjà Billings avait pu distinguer chez eux des pattes mâchoires analogues à celles de l'écrevisse ; mais Barrande découvrit sur une espèce particulière jusqu'à dix-sept métamorphoses différentes du même individu, depuis la naissance jusqu'à l'âge adulte. Ainsi sur des empreintes de pierre il a pu suivre le développement de bêtes éteintes depuis plusieurs millions d'années, aussi facilement qu'on suit dans nos laboratoires compliqués d'embryogénie moderne le développement des êtres actuels! Combien on est loin pourtant des métamorphoses des arthropodes contemporains, qui paraissent simples!

Ces mêmes trilobites, si nous passons de la faune première aux faunes suivantes, acquièrent, en outre, la faculté de s'enrouler, comme les cloportes, pour préserver les organes déllicats de leurs races ventrales contre les attaques des nombreux, céphalopodes (analogues aux nautiles actuels), dont les mers du silurien supérieur sont abondamment peuplées. Merveilleuse adaptation de défense pour le struggle for life, dont on suit très bien l'évolution dans les descriptions de Barrande.

 

La recherche de matériaux aussi nombreux dévorait son activité inlassable; les échantillons venaient s'entasser régulièrement et avec un ordre parfait dans son modeste appartement, où les armoires a collections se multipliaient, réduisant au strict iiécessaire l'emplacement des meubles indispensables. En relation avec les géologues du monde entier, Barrande bien qu'inflexible dans ses opinions scientifiques qui étaient celles d'un disciple fervent de Cuvier, devenait vis-à-vis d'autrui d'une tolérance, et d'une courtoisie parfaites.

 

« La Société géologique de France, qu'il fréquentait durant ses trop courts séjours à Paris, dit l'abbé Fabre, a gardé de cette figure si grave et si sérieuse une impression profonde. Austère dans sa vie, comme dans sa tenue, il imposait à tous par son grand air, ainsi que par sa dignité troide, mais bienveillante, et nul n'eût osé franchir à son égard les marques du respect »

 

Le grand géologue français de Lapparent, dans le livre du centenaire de l'École polytechnique (p.389 et suivantes) s'exprime ainsi, au sujet de Barrande :

 

« Le Comte de Chambord avait pour Barrande une affection et une confiance sans limite. Après l'avoir eu, durant toute sa vie, pour administrateur de ses biens, il le désigna en mourant comme son exécuteur testamentaire. Mais l'ancien et fidéle précepteur, avait alors 81 ans, et bien qu'à ce moment, il fét encore eu possession de toute son énergie morale et physique, il ne devait pas survivre plus de 5 semaines au prince dont il partageait depuis si longtemps la destinée. La mort le prit à Frohsdorf 5 octobre 1883. La ville de Prague, hèritiére de toutes ses collections, a construit pour les abriter dignement, un musée qui porte le nom du donateur; et l'engagement formel a été pris d'achever son oeuvre. Mais la France, au bon renom de laquelle il a travaillé efficacement, ne saurait oublier sa mémoire, et les Polytechniciens lui doivent une place dans leur Livre d'Or ».

Barrande n'oublia jamais son pays natal; malgré leurs dimensions encombrantes. les volumes successifs de son ouvrage ont été adressés réguliérement de Prague à la Bibliothéque du Puy .Nest-il pas juste qu'à son tour la petite patrie se souvienne ? Aucun géologue ne refusera d'ailleurs son obole en faveur d'une oeuvre commémorative quelconque dédiée au laborieux collégue.Un monument modeste, par exemple, pourrait étre placé dans la belle galerie de gèologie du Musée du Puy, que, notre savant M. Dreyfiiss, administre avec tant de compétence. Il serait utile pour cela, que la Sociétè agricule et scientifique de la Haute-Loire choisisse dans son sein une Commission de quelques membres, dont la mission consisterait à solliciter et ö centraliser les adhésions en faveur de ce projet dont l'un des avantages et non des moindres serait de faire connaitre la gloire de Barrande au grand public du Velay, qui l'ignore, sinon comme savant, du moins comme exemple d'inébranlable fidélité à de chéres convictions et de féconde énergie morale.

Je me permets donc en guise de conclusion, d'emettre le voeu suivant :

la Société agricole et scientifique de la Haute-Loire veuille bien procèder à la nomination d'une commission spéciale chargée d'étudier le projet du monument Barrande, en sollicitant et recueillant les souscriptions des géologues de la société géologique de France, de la ville de Saugues, de la société des anciens éléves de Polytechnique ou toutes autres utiles à la bonne réussite de ce projet.

 

J. PELLISSIER. Dans "Mémoires et Procés verbaux de la Société Agricole et Scientifique de la Haute-Loire " T. 13

 

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