JOACHIM BARRANDE

 

(1799-1882)

 

Léon GERMAIN, Ancien Président de la Société Académique.

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Les hasards de recherches bibliographiques nous ont permis de découvrir récemment une brochure anglaise écrite il y a une quarantaine d'années par le géologue Jules Marcou sur un " Sauguin " bien oublié aujourd'hui de sa patrie d'origine dont il demeure cependant l'une des gloires scientifiques les plus pures Joachim Barrande.

L' oeuvre de Barrande ne paraît avoir été signalée en Haute-Loire que par l'abbé Fabre qui, dans ses Notes historiques sur Saugues, publiées en 1900, se bornait presque exclusivement à reproduire la notice écrite par M. de Lapparent dans le Livre du Centenaire de l' École Polytechnique.

Quelques années plus tard, un bref rapport, inspiré au surplus du travail de l'abbé Fabre, fut présenté le 14 Avril 1904 à la Société agricole et scientifique dé la Haute-Loire par M. Pélissier, professeur d'agriculture à Yssingeaux; cet auteur émettait l'idée, alors unanimement approuvée, d'un projet de monument au célèbre géologue. Une commission fut même nommée dont le seul survivant est M. Ulysse Rouchon qui, à cette occasion, donna quelques notes historiques intéressantes concernant la maison natale de Barrande (1).

Puis... le silence se fit.

L'occasion nous a paru bonne de faire sortir, de la pénombre où elle demeure cachée une figure remarquable et singulièrement attachante.

Le portrait, orné du fac-similé d'une signature nette et précise, tiré de la brochure anglaise de Marcou et reproduit au frontispice de notre étude, révèle à lui seul ce qu'était Joachim Barrande.

Le géologue y est représenté porteur de la haute cravate de la première moitié du 19° siècle. Le large front, le regard à la fois pénétrant et doux, les lèvres rasées et cependant point moqueuses, les favoris blancs soigneusement entretenus encadrant un visage d'une force toute particulière caractérisent la physionomie expressive d'un homme sérieux, pondéré, réfléchi, d'une volonté ferme d'une franchise à toute épreuve et d'un commerce sûr.

Tel Barrande ressort d'ailleurs à la lecture des pages que lui consacre Marcou, Jurassien d'origine. Jules Marcou était l'un des amis préférés du célèbre Sauguin. Bien qu'éloigné de France en suite de son mariage avec une américaine, professeur de géologie à l'université de Cambridge, Marcou conserva toujours avec Barrande des relations suivies et put ainsi révéler sur la vie intime de ce dernier, des détails inédits qu'il est intéressant de rappeler.

Né à Saugues le 11 août 1799, Joachim Barrande avait exactement vingt ans quand il entra à l' École polytechnique en 18191 il en sort deux ans après avec le no 1 et il est nommé Ingénieur des Ponts et Chaussées à Decize (Nièvre).

Là, il attire sur lui l'attention du monde savant en construisant dans des conditions particulièrement difficiles un aqueduc sur la Loire. Sa notoriété lui vaut l'honneur d'une présentation spéciale au duc d'Angoulême passant à Decize au cours de ses voyages à travers la France. Et le Prince fut si vivement impressionné par le caractère, les manières et la grande science du jeune ingénieur que lorsque, plus tard, un précepteur dut être choisi pour le comte de Chambord, il recommanda. Barrande à Charles X si chaleureusement que le Souverain n'hésita point à confier cette charge au laborieux Sauguin.

Barrande n'avait pas sollicité cette fonction ardemment désirée par de nombreux savants, il l'accepta avec toutes les graves responsabilités qu'il prévoyait pour l'avenir, sans songer toutefois à l'influence que cette acceptation devait exercer sur sa vie entière de travailleur et de Français.

Bien vite il s'attache à son royal élève, ordinairement accompagné de sa soeur aînée, Marie-Thérèse de 'France, Duchesse de Parme. Afin de rendre plus attrayantes ses leçons, il organise aux Tuileries, avec le consentement du roi, un laboratoire de physique et chimie.

Puis, brusquement éclate la révolution de 1830. La foule brutale envahit le laboratoire créé avec amour : les fourneaux, les cornues, les machines électriques sont brisés, tandis que Charles X quitte brusquement, avec sa famille, la France qu'il ne reverra plus.

Barrande ne peut se décider à abandonner dans l'épreuve l'élève soumis et confiant auprès duquel il a passé quelques mois d'un calme bonheur dont il se souviendra toujours. Sans hésitation, il suit la famille royale en Angleterre, puis en Ecosse, au château d'Holyrood, enfin en 1832, en Bohême où il s'installera aux côtés du comte de Chambord, dans l'ancien palais de Prague : le château de Hradschim.

C'est là qu'il séjournera durant la plus grande partie de son existence et qu'il édifiera les travaux géologiques qui l'ont rendu célèbre,

Ses premières recherches furent inspirées par une circonstance toute fortuite. Lors de la construction entreprise en 4833 d'un chemin de fer à traction de chevaux entre Prague et les bassins houillers de Radnitz et de Pilsen, Barrande se chargea de la détermination du tracé. Une tranchée, en mettant à découvert un riche gisement de fossiles, éveilla sa curiosité scientifique ; il fit faire des fouilles d'une façon systématique et commença à déchiffrer le volume géologique ouvert devant lui.

Quelques points lui demeuraient cependant obscurs quand en 1840, il eut connaissance des premiers travaux de Murchison sur la succession et la description des roches constituant le sol du pays des Silures, ancienne population celtique de Shrosphire.

Parmi les fossiles publiés dans le livre de Murchison, Barrande retrouva les nombreuses formes qu'il avait soigneusement collectionnées et complétant ainsi ses recherches personnelles, il commença à établir et ordonner la classification qu'il a désignée sous le titre de Système Silurien du Centre de la Bohême...

Ce système est fondé sur l'évolution de la faune silurienne correspondant aux trois couches caractérisant le bassin géologique de la Bohême, couches en forme de fond de bateau, mutuellement séparées par une nappe de roches éruptives avec un couronnement de schistes culminants.

Barrande distingua ainsi une faune primordiale, une faune seconde et une faune troisième, se retrouvant toutes trois d'ailleurs, non seulement en Bohême, mais dans toute l' étendue du silurien, en Angleterre, en France, en Russie, comme aussi dans le nord de l'Amérique.

L'exposé du système silurien comprendra vingt-deux volumes compacts dont le premier, paru en 1852, constitua tout de suite un événement dans le monde scientifique, en raison des théories nouvelles mais essentiellement rationnelles qu'il contenait sur la stratigraphie. L'apparition de l'ouvrage de Barrande, dit M. de Lapparent, fit sensation parmi les hommes compétents. On ne savait ce qu'il fallait le plus admirer, de la masse des matériaux accumulés, de la sagacité déployée par l'auteur, du soin qui avait présidé aux descriptions, de l'immense érudition qui s'y laissait voir, enfin de la fidélité et de la parfaite exécution des dessins. De ce jour la réputation du savant devint universelle.

Cette réputation était d'ailleurs méritée car jamais peut-être autant de soins et de scrupuleuse conscience n'avaient été apportés à l'élaboration et à la présentation publique d'un système scientifique nouveau.

Afin d' accroitre ses connaissances, Barrande ne s'était épargné aucune peine. Aucun effort ne lui semblait trop dur, aucun labeur inutile pour la réussite de l'oeuvre qu'il avait entreprise.

Durant son séjour en Angleterre et en Ecosse avec la famille royale de France, il avait perfectionné sa science de la langue anglaise qu'il parlait avec facilité. De même, depuis son arrivée en Bohême, il. était parvenu à connaître très bien l'allemand, le parlait aisément et écrivit plusieurs de ses mémoires dans cette langue.

Enfin, pour diriger avec plus de précision les recherches de fossiles que les ouvriers entreprenaient dans les carrières des environs de Prague et pour éviter d'être trompé, il apprit aussi le tchèque.

Car, dès que l'instruction de ses élèves royaux lui laissa plus de loisirs, Barrande s'occupa lui-même matériellement des fouilles, dont il assurait ainsi la promptitude et l'utilité.

A ce sujet, Jules Marcou rapporte deux anecdotes curieuses qu'il devait vraisemblablement tenir de Barrande lui-même.

Dix ou douze ouvriers intelligents étaient employés depuis un an à la recherche des fossiles. Barrande leur montra les assises des rochers, les espèces de fossiles qu'il souhaitait spécialement obtenir et promit une forte récompense pour les fossiles provenant de certaines places où ils étaient assez rares. Il arriva que plusieurs de ces hommes essayèrent de le tromper, apportant un certain nombre de fossiles provenant, disaient-ils, du lieu pour lequel la plus forte prime avait été offerte. Barrande tranquillement plaça les fossiles devant lui et tandis qu'il parlait, les arrangea en groupes. Puis il dit très poliment " Vous essayez de me tromper " et montrant un groupe, " ces fossiles, ajouta-t-il, viennent d'une telle place et non d'où vous prétendez qu'ils viennent -". Les ouvriers se regardèrent l'un l'autre avec étonnement. Ils avaient eu soin de s'assurer ensemble, par un espion, que Barrande était chez lui ; ils surent que personne ne les avait vus prendre les fossiles. Certainement le géologue était un sorcier, un astrologue ayant pactisé avec le diable " an astrologer who had a pact with the Devil ! " - Ils furent si surpris dans leur tentative déçue qu'ils avouèrent tout. Barrande les traita avec une grande bonté, comme il faisait toujours avec ses inférieurs et leur paya la forte prime pour, les fossiles,bien que ceux-ci n'aient aucune valeur. Toutefois il leur, dit : " que ceci soit une leçon pour vous; une autre fois fois, je vous renverrai de parmi mes ouvriers ". L'un des ouvriers dont Barrande se servait ordinairement parvint cependant à le tromper et se plaisait d'ailleurs à raconter l'histoire de son succès. Un jour, cet ouvrier se plaignit au géologue de sa grande misère " Quelle en est la cause ? demanda Barrande ; Hélas ! ma femme est dangereusement malade. - Prenez donc cet argent et allez chez le médecin et le pharmacien... Quelques jours plus tard l'ouvrier revient tout en larmes : sa femme était morte, déclara-t-il. Barrande aussitôt lui donna une autre somme d'argent lui permettant de faire face aux frais d'enterrement. Quelque temps s'écoula, l'ouvrier ne reparaissait plus. Mais un jour il se présenta de nouveau devant Barrande, regardant anxieusement et ayant évidemment une demande à formuler. " Eh bien qu'y a-t-il maintenant, interroge le géologue. - Oh ! je ne peux vivre seul plus longtemps : je désire me remarier. - Avez-vous un projet convenable ? - Oui - Bien, prenez cet argent qui vous aidera à célébrer votre nouveau mariage. - Le rusé paysan partit ravi.

A quelque temps de là, Barrande s'étant rendu dans le village où vivait le paysan si éprouvé, dit au syndic " Un tel a eu beaucoup de malheur-, pauvre garçon ! il a perdu sa femme. - Pas du tout, sa femme est vivante. - Je sais, dit Barrande, mais c'est sa seconde femme. - Je vous assure que vous vous trompez, car sa première femme avec laquelle il vit n'a jamais été malade. Barrande rit de bon coeur, mais ne dit rien et se contenta de ne plus employer l'ouvrier si avide d'argent.

Il convenait de reproduire ces anecdotes qui manifestent la bienveillance et la simplicité du géologue Sauguin dont on ne signale ordinairement que la dignité froide, telle, dit l'abbé Fabre, que nul n'eût osé franchir à son égard les marques du respect.

Et cependant, "avec la parfaite courtoisie d'un gentilhomme de l'ancien régime, Barrande accueillait toujours simplement et sans morgue hautaine les visiteurs qui se présentaient nombreux dans son appartement de Paris où il recevait souvent, d'abord rue de Mézières, et plus tard, 22, rue de l'Odéon, mais surtout dans la maison qu'il avait acquise à Prague où furent reçus tous les géologues et paléontologistes qui avaient quelque réputation dans l'ancien et le nouveau monde. Cette maison sise Kleinseite, no 119 Chotekgasse, devenue célèbre puisque, pendant quarante-cinq ans et davantage, Barrande y plaça les plus nombreuses et les plus riches collections de fossiles du monde était en réalité fort modeste. Et M. de Lapparent rapporte que par suite de l'accroissement de richesses minéralogiques, l'appartement du géologue était devenu si encombré de tiroirs qu'après avoir parcouru, toutes les pièces, sans distinguer autre chose que des meubles à collections, les visiteurs, que Barrande accueillait avec tant d'obligeance, se demandaient où pouvait bien être le lit, dissimulé pendant le jour par un châssis qui servait de support à des brochures.

Barrande vivait en effet avec une grande simplicité, réservant toutes ses ressources pour la publication des résultats de ses recherches. Conscient de l'importance de son ceuvre, il ne ménagea rien afin que l'exécution en fût parfaite. Il employa les meilleurs dessinateurs, " spécialement Humbert qui avait été longtemps sous la direction du célèbre paléontologiste Deshayes. Humbert passa près de vingt-cinq ans auprès de Barrande et mourut à ce travail.

Le géologue établit même à Prague une imprimerie française ; le travail en était si correct, déclare Marcou, que l'on ne pouvait en trouver de meilleur à Paris.

Enfin Barrande voulut éditer lui-même son oeuvre. Ayant placé les deux premiers volumes chez des libraires, leurs tracasseries, leurs absurdes exactions et commissions le décidèrent à se passer d'eux et depuis, il se fit le propre vendeur de ses ouvrages.

Il est. aisé de se rendre compte des sommes élevées qu'il dût ainsi payer, si l'on retient que, dans les vingt-deux volumes du Système silurien qui se succédèrent régulièrement de 1852 à 1881, étaient décrites cinq mille espèces différentes figurées sur trois cent soixante planches in-quarto.

Et cependant, bien que l'édition ne fit que de deux cent cinquante exemplaires, le célèbre géologue se plaisait à faire preuve de libéralité et offrait volontiers ses volumes magnifiques et coûteux soit à des institutions publiques, soit à. des amis.

C'est ainsi que se souvenant de son pays natal, il adressa régulièrement à la Bibliothèque municipale du Puy les différents tomes de son ouvrage : c'est ainsi qu'il donna les quatre volumes intitulés " Acéphales " à Jules Marcou, suivant lequel chaque volume, tous frais compris, représente une dépense de vingt mille francs.

Barrande, dont le patrimoine était modeste n'aurait certainement pu faire face à de telles dépenses sans l'aide généreuse et très large du comte de Chambord, reconnaissant d'un incomparable dévouement dont il connaissait depuis longtemps l'étendue et la grandeur.

Le Prince, ayant compris d'ailleurs l'immense portée de l'oeuvre de son ancien précepteur, s' était bien vite intéressé moralement et matériellement. Il savait au surplus le l'aire avec cette délicatesse que donne une éducation raffinée ; ainsi, toutes les fois qu'il visitait Barrande dans son appartement-musée de Prague, il avait coutume, en laissant derrière lui une somme parfois très élevée, de déclarer que c'était sa souscription pour le Système silurien de la Bohême.

Le géologue de son côté, ne se montrait pas ingrat et se plaisait à exprimer hautement tout ce qu'il devait à son ancien élève.

Dans son rapport de 1904, M. Pélissier, rapporte une lettre non datée, accompagnant vraisemblablement l'envoi de l'un des premiers volumes du Système silurien et dans laquelle Barrande manifestait au comte de Chambord " le sentiment de ma vive reconnaissance pour les dons spontanés par lesquels votre Royale munificence a efficacement allégé les lourdes charges que la publication de cet ouvrage m'impose ".

De même, Jules Marcou indique que dans la dédicace du dernier volume adressé au Prince (8 décembre 1881) Barrande s'exprime notamment ainsi : " le nombre extraordinaire de ces illustrations montre clairement l'étendue et l'efficacité de votre Royale munificence, en dehors de laquelle tous mes efforts et mes sacrifices personnels auraient été insuffisants pour accomplir mon travail. "

De fait, Barrande conserva toujours une affection respectueuse pour le comte de Chambord qui, de son côté, témoignait à son ancien précepteur une confiance sans limites.

Dès les premiers mois de son préceptorat, le géologue avait apprécié hautement les qualités de son jeune élève, ainsi qu'il le manifeste dans la lettre suivante adressée à l'un de ses amis de la Haute-Loire, en réponse vraisemblablement à une lettre de félicitations venue de Saugues.

 

 

Aux Tuileries, le 6 Avril 1827.

Monsieur,

 

Lorsque j'ai reçu un si honorable témoignage de la bienveillance de mes compatriotes, j'ai facilement reconnu la source de ces bons sentiments. J'ai aussitôt prié ma mère de vous en témoigner ma reconnaissance. Je veux aussi vous l'exprimer moi-même une seconde fois. J'ai une autre obligation à acquitter puisque vous avez eu la boulé de donner encore en particulier des marques de votre intérêt. J'ai tardé si longtemps à vous répondre ; mais vous jugerez mieux que personne quel peut-être l'emploi de notre temps, surtout depuis le départ de l' évêque de Strasbourg (2). Je puis dire à la lettre, qu'il ne me reste pas un instant de libre ; nous passons auprès du prince la plus grande partie de la journée ; une autre part, est indispensable pour nos études et ce qui reste suffit à peine à nos devoirs de bienséance qui ne sont pas ici la moindre occupation.

Les bonnes qualités que nous voyons tous les jours se développer dans notre élève sont bien propres à donner des encouragements ;il a une facilité étonnante, il est bien rare de voir un enfant de six ans et demi qui sache l'histoire et la géographie à ce point : il sait le nom de tous les départements, des villes principales de chaque départements, la chronologie de tous nos rois et les faits principaux de chaque règne ;voyage sur une carte d'Europe sans se tromper de route, d'un point a un autre, à volonté. Il commence aussi à parler allemand ; vous avez pu voir son écriture, j'ai envoyé à ma mère une lettre qu'il m'avait écrite : il commencera le latin dans un an ou dix mois.

Les idées de justice et d'honneur lui sont naturelles, il donne sa parole et la tient comme un vrai chevalier.

Il a des goûts très militaires, la plupart de ses amusements sont des exercices.

Vous serez étonnés du sang froid avec lequel il reçoit toutes les personnes qui viennent lui faire leur cour.

Nous aurons dans quelques années un jeune prince digne d'être montré à nos amis et à nos ennemis.

Agréez, Monsieur, les sentiments de la considération la plus distinguée, avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre dévoué serviteur,

J. Barrande

Je vous prie d'être mon interprète auprès de votre votre famille.

 

M. le Chanoine Mercier qui nous a très obligeamment communiqué cette lettre inédite et qui voudra bien trouver, ici l'expression de notre respectueuse reconnaissance, y ajoute sous forme de note l'anecdote suivante, reproduite de Nettement (Vie de Marie Thérèse de France) : La duchesse d'Angoulême, après avoir assisté à une leçon de son neveu le comte de Chambord, dit un jour à M. de Barrande, cet homme d'un savoir, profond et d'une intelligence grave qui commença d'une manière si remarquable une éducation si bien continuée depuis " Pourquoi la France entière n'est-elle pas là.. ? "

De tels mots ne font-ils pas honneur certainement en même temps à l'élève et beaucoup au précepteur. Plus tard, dans la petite cour de Frohsdorf où les réalités politiques n'atteignaient guère des gens qui, selon l'expression désabusée d'un royaliste paraissait avoir constamment rêvé et regretter d'être interrompus dans leur sommeil (3), la longue intimité de Barrande lui permettait, mieux qu'à tout autre, de révéler au Prince exilé ce qu'était réellement la France où le géologie était fréquemment appelé par son travail et ses fonctions d'administrateur.

Car Barrande ne se bornait point à l'oeuvre pourtant gigantesque de l'édification du Système silurien, sans autre aide d'ailleurs qu'un secrétaire, à qui il dictait parfois quelques-unes de ses découvertes; il avait assumé, eu outre, sur la demande pressante du comte de Chambord, la gestion des biens des derniers Bourbons de France. A ce titre, il administrait une fortune considérable à l'époque de. près de six millions de francs, correspondant à des propriétés foncières situées notamment en Autriche et en France. Jules Marcou indique que les voyages effectués par Barrande pour remplir ses fonctions, à Gentz, Frohsdorf, Munich, Venise, Modène, Parme, Paris et Chambord peuvent être comptés par centaines " et les grandes capacités de cet homme se manifestent pleinement par- la nature absorbante de deux occupations totalement différentes, et aussi par l'élégance sereine et tranquille de son maintien sous le si grand poids du travail qui repose sur ses épaules ".

Ce qu'il convient surtout de mettre en lumière, c'est le dévouement absolu, le, désintéressement personnel, devenus bien rares en notre époque utilitaire, avec lesquels Barrande s'acquitta de ses fonctions administratives .rien, a la vérité ne l'y avait préparé, mais sa grande intelligence lui permit de s'y adapter aisément

Ainsi en mourant, le 24 août 4883, le comte le Chambord .désigna son ancien précepteur comme son exécuteur- testamentaire.

Barrande avait alors 84 ans ; jusque lit il avait conservé toute son énergie morale et physique ; mais la disparition du Prince vénéré, dont il était resté le plus ancien ami familier, l'atteignit profondément, lui laissant une tristesse inconsolable.

Et le froid qu'il contracta en accomplissant la dernière mission testamentaire qui lui avait été confiée, dégénéra rapidement en pneumonie paralysante à laquelle il succomba le 5 octobre 1883, dans ce château de Frohsdorf où six semaines auparavant s'était éteint celui qu'il considérait comme son roi, qui le désignait lui-même comme son ami et auquel il parut n'avoir pas la force de survivre.

Héritière des collections de fossiles et de la bibliothèque de Barrande, la ville de Prague a construit pour les abriter dignement un musée qui porte le nom du savant géologue français, dont l'oeuvre scientifique rapidement terminée après sa mort sous la direction du Musée de Bohême, conserve encore aujourd'hui, malgré le temps déjà écoulé, toute sa grande importance et son incomparable valeur.

Avant de tourner le dernier feuillet de cette modeste étude dans laquelle, appréciateur incompétent de l'oeuvre scientifique de Joachim Barrande, nous avons voulu principalement rappeler la vie toute de travail et de droiture de cet enfant de la Haute-Loire qui, selon l'expression de M. Pélissier-, demeure " un exemple de féconde énergie morale... ", qu'il nous soit permis, à notre époque où certaines gloires éphémères sont parfois l'objet d'hommages excessifs, de renouveler, un regret déjà souvent exprimé. Rien.en effet, ni au Puy, ni dans la petite ville de Saugues qui fut le berceau de Barrande, ne perpétue le souvenir d'un savant, qui l'ait honneur, non seulement à sa petite patrie, mais à la France entière ; d'un travailleur consciencieux dont le labeur fut immense ; d'un homme dont l'inébranlable attachement a de sincères convictions religieuses, politiques et scientifiques n'altérera jamais une bienveillance née toujours égale. une bonté sans limites, une tolérance qui, vertu caractéristique des esprits élevés, rend surtout la vie plus digne d'être vécue.

Léon GERMAIN, Ancien Président de la Société Académique.

 

(1) Société agricole et scientifique de la Haute-Loire, Tome XIII (1904-1905). Procès-verbaux, p. 285-290. Le rapport de M. Pélissier est reproduit au même volume Mémoires, p. 191-196.

(2) Tarin, évêque de Strasbourg, avait été chargé de la première éducation religieuse littéraire du comte de Chambord.

(3) M. de Sugny, cité par le duc de Doudeauville : Une politique française au xix° siècle.

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