JOACHIM BARRANDE (1799-1883)

VIE, OEUVRE ET LEGS A LA PALÉONTOLOGIE MONDIALE

 

Radvan Horny et Vojtech Turek

Narodni Muséum - Prirodovedecké Muzeum - Praha 1999

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L'année 1999 est celle du bicentenaire de la naissance de Joachim Barrande dont le nom symbolise les origines de la paléontologie. De même que le Musée National de Prague est devenu l'héritier des collections de Barrande, la science tchèque, européenne et mondiale est devenue l'héritière de son legs spirituel qui n'avait pas d'équivalent à son époque et dans sa spécialité. Grâce au fait qu'il ait pris racine dans les pays tchèques et dans le subconscient de la société tchèque, bien qu'il fut d'origine française et Français convaincu, la rencontre de son nom nous semble naturelle. Beaucoup d'entre nous habitent ou travaillent à Barrandov qui est l'un des quartiers praguois, circulent sur le pont de Barrandov ou bien peuvent admirer le rocher de Barrande s'élevant au-dessus de l'une des berges de la Vltava

Joachim Barrande était un pionnier convaincu de la mise à jour des traces de faune fossilisée, faune qui vivait il y a 520 à 380 millions d'années dans les mers du paléozoïque ancien sur le territoire de la Bohême centrale. Il a également créé les bases de l'identification de l'échelonnement des couches dans lesquelles se trouvent les fossiles de ces animaux, en l'occurrence la biostatigraphie. Son oeuvre est devenue une référence pour la méthodologie de terrain et les travaux de la paléontologie camérale. De nos jours, il influence même directement ou indirectement les sciences géologiques, particulièrement la paléozoologie, de même que I'oeuvre de Sternberg qui est, lui, le fondateur de la paléobotanique.

 

SA JEUNESSE

Joachim Barrande est né le 11 août 1799 à Saugues, département de la Haute-Loire, dans une région appelée La Margeride qui appartient à l'une des provinces provençales (le Languedoc). Son père, Augustin Barrande, était un propriétaire foncier bien considéré et un entrepreneur en tissus. Sa mère, Charlotte-Louise, née Torrent, provenait d'une famille d'employés à la cour. Ces deux familles étaient installées à Saugues depuis le XVIème siècle. Ils eurent trois fils, Joachim (1799 -1883), Louis (1809 -1880) et Joseph-Chrysostome (1810 -1884).

Joachim fit ses études avec grand succès à Paris, au collège Stanislas, à l'Ecole Polytechnique et aux Ponts et Chaussées. Outre les matières techniques, il se consacrait également aux sciences naturelles; il se rendait à des conférences et étudiait les écrits des plus grands auteurs de l'époque, spécialistes des sciences naturelles. G. Cuvier et A. Brongniart eurent sur lui la plus grande influence, Il acheva ses études en 1824.

 

AU SERVICE DES BOURBONS

En tant qu'ingénieur civil, Il servit par la suite dans les villes de Decize, de Bordeaux et de Saumur. Il s'occupa de la construction du pont de Decize. C'est à cette époque qu'il fit la connaissance du prince de sang, le duc d'Angoulême, qui le recommanda au roi Charles X afin qu'il prenne en charge la formation scientifique de son petit-fils, le comte Henry de Chambord. Après la révolution de Juillet 1830, la cour royale des Bourbons émigra en Grande-Bretagne.

Elle passa la majeure partie de cette période de deux années dans le château de Holyrood à Edinbourgh, Barrande perfectionna alors son anglais et se confronta avec les résultats des fouilles géologiques locales qui étaient menées par R. Murchison. En 1832, la cour royale se déplaça au Château de Prague en Bohême. Il fit rapidement connaissance à Prague des représentants les plus éminents de la vie culturelle tchèque et du milieu scientifique, avant-tout de J. Dobrovsky, F. Palacky et Kaspar M. comte Sternberg. Dès l'année 1833, il mit un terme à ses fonctions professorales, mais jusqu'à la fin de sa vie, il resta lié à Henry par des liens d'amitié très profonds. Henry lui confia l'administration de ses fermes et de ses affaires commerciales et lui assura ainsi une sécurité matérielle pour le restant de ses jours.

 

LES DÉBUTS DE SES TRAVAUX SCIENTIFIQUES

Après s'être rapidement intéressé à la construction de la voie d'attelage par chevaux entre Lany et Plzen, les mises à jour de trilobites et d'autres fossiles provenant des couches du paléozoïque ancien de Bohême captivèrent Barrande. Ses conférences parisiennes et les notes prises en Grande-Bretagne lui revinrent à l'esprit et il commença à cristalliser son intérêt sur la recherche paléontologique, Il fut stimulé dans ce sens par le milieu scientifique tchèque qui émergeait autour du musée (Museum regni Bohemiae, aujourd'hui Musée National) avec lequel il conservait de bonnes relations. En 1839, le célèbre livre de Murchison, " The Silurian System ", parut et Barrande se donna pour tâche de publier un ouvrage comparable, portant sur les dépôts du poléozoique de Bohême et leur faune fossilisée.

Au cours des années 1840 à 1846, Barrande parcourut minutieusement la zone formée par les dépôts du protérozoïque, du Cambrien, de l'ordovicien, du silurien et du dévonien en Bohême centrale et occidentale et se forma ainsi sa propre opinion sur l'état géologique et l'échelonnement des couches en faisceau, la stratigraphie. A l'exemple de Murchison, il intitula l'ensemble de tous ces dépôts marins " Système silurien ". Dans le même temps, il recueillait intensivement les fossiles, employait des dizaines de terrassiers et de collectionneurs de fossiles, étudiait la littérature mondiale, entretenait une correspondance avec tous les paléontologues de l'époque, voyageait à l'étranger et servait de guide aux chercheurs étrangers les plus importants à travers les localités tchèques; en échange, il en recevait des matériaux de comparaison. De 1846 à 1847, il publia son premier travail sur les trilobites et les brachiopodes dans lequel il décrivait plus de 300 espèces. Il devint membre de nombreuses sociétés scientifiques tchèques et étrangères.

 

UN CRÉATEUR D'AVANT-GARDE POUR L'ÉPOQUE

Au cours de l'année 1852, il commença à faire paraître une oeuvre monumentale de format in-quarto, "Système silurien du centre de la Bohême ". Sur la page de garde, nous pouvons lire la devise de Barrande - " C'est ce que j'ai vu ". Le premier volume paru concernait les trilobites, puis vinrent les volumes portant sur les céphalopodes, les ptéropodes, les brachiopodes. Il publia le dernier volume sur les bivalves de son vivant en 1881;ces cinq volumes contiennent, y compris trois suppléments vingt-deux parties comportant en tout 6189 pages, 1160 tableaux et la description de 3.560 espèces. Les tableaux furent imprimés avec la technique lithographique la plus perfectionnée de l'époque et ce à Prague, Vienne et Paris. Barrande prépara lui-même l'ordonnancement des tableaux et les meilleurs dessinateurs et lithographes de l'époque créèrent leur aspect définitif. Mis à part les descriptions détaillées des organismes disparus, les textes contiennent des chapitres étendus rendant compte des fouilles entreprises jusqu'à présent à l'échelle mondiale, de la morphologie, de la corrélation avec les autres pays, une vue d'ensemble sur l'étendue stratigraphique, et même des descriptions de l'ontogénèse et la variabilité de quelques espèces. Il publia cette couvre à ses propres frais. D'après les données du magazine américain " Science " de l'année 1883, l'écriture et l'édition de son ouvrage lui ont coûté presque 90,000 dollars, Barrande évaluait lui-même les frais dépensés pour chacune des vingt-deux parties à 20000 francs. Le prix de l'ensemble de l'ouvrage en librairie était alors de 1,575 francs. Outre le " Système silurien ", il publia un grand nombre de travaux plus modestes, principalement dans les périodiques de la Société française de géologie. On peut y distinguer entre autres les travaux sur le paléozoïque ancien et la faune en Espagne, en Belgique, en Norvège et en Bavière. Il intervint aussi dans la querelle dite de la question taconnienne en Amérique du Nord.

Un chapitre important de la vie de Barrande à cette époque est constitué par la " Défense des colonies " qui est contenue dans cinq volumes de l'oeuvre du même nom (" défense des colonies ", 1861 à 1881). Lors des fouilles sur le terrain, Barrande mit à jour des fossiles plus récents (siluriens) en couches, entourés par des couches avec une faune géologiquement antérieure (ordovicienne). Il s'aperçut que cette faune plus récente s'était déplacée d'un certain point, n'avait pas trouvé dans la mer tchèque de conditions favorables et s'était éteinte, Bien que Barrande soit un opposant de la théorisation, il fonda par lui-même cette théorie, provenant en substance de Cuvier, et la défendit avec acharnement jusqu'à sa mort, Beaucoup de ses opposants, expliquant les " colonies " justement par l'enclavement tectonique des couches les plus récentes dans des couches plus anciennes, parvinrent finalement au résultat que Barrande baptisa ces colonies de leurs noms (par exemple, colonie " Haidinger", colonie " d'Archiac ", etc,).

 

Les VOLUMES POSTHUMES DU " SYSTEME SILURIEN "

La mort surprit Barrande alors qu'il préparait la publication de trois nouvelles Ïuvres contenant de nombreux tableaux, W. H. Waagen et J.J. Jahn (Echinodermes, 2 volumes), F. Pocta (Bryozoaires, Hydrozoaires, Anthozoaires, Alcyonaires, 2 volumes) et J. Perner (Gastéropodes, 3 volumes) les achevèrent. Cette partie de son oeuvre posthume qui fut éditée dans les années 1887 à 1911 contient 2,035 pages de texte, 446 tableaux et 1.005 espèces y sont décrites.

 

LE LEGS DE BARRANDE

Au cours de l'année 1883, il était déjà clair que l'état de santé de Barrande se détériorait. Le Musée tchèque, par l'intermédiaire du professeur A. Fric, négocia avec Barrande pour recevoir le legs de ses collections, surtout après que la deuxième collection la plus importante après celle de Barrande, celle de J. M. Sary, eut été vendue aux Etats-Unis. Barrande répondit: " Soyez tranquilles, je connais mon devoir envers la nation tchèque. Peu de temps après, il partit à Frohsdorf, près de Vienne, auprès du comte de Chambord, malade. Lors du recueil de ses dernières volontés, Barrande fut pris d'une inflammation des poumons et mourut le 8 octobre. Il est enterré au cimetière de Lanzenkirchen, non loin de Vienne.

Dans ses dernières volontés, il légua sa collection, contenant des volumes originaux et des copies de son travail, une bibliothèque, des notes écrites et 10000 Guldens pour l'achèvement du système silurien au Musée Tchèque en déclarant: "Ils proviennent du pays Tchèques, qu'ils reposent en pays tchèque, " J. Neruda, poète tchèque et écrivain, fils de la gouvernante de Barrande, Barbora Nerudova, écrivit dans sa nécrologie: " il resta Français, fier de ses origines et de sa patrie, il s'attacha à notre peuple par amour, "

 

L'HOMMAGE A BARRANDE

Six mois après la disparition de Barrande fut dévoilée une plaque commémorative avec l'inscription BARRANDE sur le rocher du dévonien,appelé aujourd'hui rocher de Barrande. Lors des discours solennels, le profil moral de Barrande fut hautement loué ainsi que son apport à la paléontologie mondiale. Un quartier praguois étendu reçut plus tard le nom de Barrandov sous lequel les berges de la Vltava sont reliées par le pont de Barrandov. Au Musée National sur la place Venceslas, la salle d'exposition Barrandeum est dédiée à sa mémoire et le territoire de Bohême sur lequel il entreprit ses recherches s'appelle Barrandien. Beaucoup d'animaux fossilisés du poléozoique furent appelés de son nom. Pendant un certain temps naquirent en Bohême plusieurs oeuvres d'arts plastiques dédiées à ce grand de la science mondiale.

 

BARRANDE ET LA FRANCE

Barrande était profondément dévoué aux Bourbons et à sa patrie. Ses traits de caractère résultaient aussi de ceux des vieilles familles provençales simplicité, modestie, profonde moralité et hauteur de vue auxquelles se joignait un don individuel pour l'étude, le dessin, les mathématiques et les langues. Barrande acquit ses connaissances exceptionnelles à Paris où les plus grandes capacités de la technique et des sciences sociales étaient à I'oeuvre à cette époque; parmi elles, ce furent les idées développées par Cuvier qui formèrent la pensée de^Barrande et sa conception de l'existence de la vie sur la Terre. Barrande resta durant toute sa vie lié à la France, tant par l'intermédiaire de nombreux collaborateurs du domaine de la paléontologie, que par ses autres amis. Les tâches administratives résultant de son engagement auprès de la famille royale,en exil, tout comme sa participation aux réunions de la Société française de géologie l'y menèrent également. Il envoyait ses publications non seulement à ses proches, mais aussi à la bibliothèque du centre administratif de sa région natale, Le Puy. Des espèces précieuses d'animaux fossilisés portent les noms de chercheurs français. La quasi totalité de ses travaux ont été publiés en français, Barrande se rendait chaque année à Paris où il habitait toujours pendant un certain temps dans son propre logement, d'abord situé rue Mézière, puis tard à l'Odéon, Tous ceux qui le visitaient étaient frappés par sa hauteur d'esprit et par sa froide et généreuse dignité. La ville de Saugues a érigé en l'honneur de son célèbre fils un monument qui a été dévoilé en 1966.

 

LA FACE INTIME DE BARRANDE

Barrande n'était pas marié. Sa gouvernante B. Nerudova s'occupait des tâches ménagères et plus tard - jusqu'à sa mort - F. Mysilveckova, il employait aussi de façon permanente ses propres secrétaires qui avaient surtout en charge l'agenda lié à ses publications, Il vivait à Prague, à Mala Strana, dans son propre appartement dont plusieurs pièces étaient remplies de collections. Il passait la majeure partie de son temps dans sa petite cuisine où il travaillait, mangeait et réfléchissait près d'une petite table. Il était très humble et sobre, il se nourrissait de repas frugaux, ne fumait pas, ne prisait pas de tabac, buvait avec plaisir un peu de vin ou de bière. Il ne se préoccupait pas de son confort personnel. Il était pieux et se rendait à la messe chaque dimanche à l'église Saint-Nicolas. Sur le terrain, il se déplaçait surtout à pied, Il tenait un journal détaillé sur ses excursions et ses voyages à l'étranger. Lors des travaux de terrassement, il employait des ouvriers - des terrassiers - et leur apprenait à lui recueillir des fossiles. C'est aussi la raison pour laquelle il apprit le tchèque assez rapidement, Il les payait soit par un salaire régulier ou par des récompenses. Il était connu pour sa grande générosité personne ne quittait son appartement sans avoir reçu un présent. Sa bonté était l'expression d'un caractère sensible, caché derrière une certaine sévérité et une certaine dignité mais était aussi le résultat d'un profond sentiment religieux.

 

LES COLLECTIONNEURS

Barrande n'était pas le seul à collectionner les fossiles au siècle dernier. Il avait plusieurs concurrents qui lui rendaient toutefois accessibles leurs collections (le conseiller du gouvernement , L. Howle, l'industriel J. M. Sary, l'abbé et recteur H. Zeidler et d'autres). Ces collections, à l'exception de celle de Sary mentionnée plus haut, sont restées à Prague et sont aujourd'hui une composante des vastes fonds des collections du Musée National.

 

LES LOCALITES EXPLOREES PAR BARRANDE

L'étendue des activités de terrain de Barrande est incroyable. Il parvenait rapidement à s'orienter géologiquement parlant dans un terrain inconnu et non répertorié, à trouver les gisements de fossiles et à acquérir des échantillons uniques, souvent non-renouvelables. Des milliers d'exemplaires proviennent de certaines de ses fouilles. Le nombre des localités explorées s'élève à plusieurs centaines. Certains gisements étaient déjà totalement épuisés de son vivant. Ceux qui sont restés en l'état se trouvent aujourd'hui pour la plupart dans des zones protégées ou bien ont été déclarés gisements protégés.

 

LES CONTINUATEURS DE SON OEUVRE

Barrande, par ses vastes recherches géologico-poléontologiques a attiré l'attention du monde scientifique sur la conservation unique des preuves de la vie dans les mers du poléozoïque ancien sur le territoire de la Bohême. Il a ainsi initié un travail de fouilles étendu et multidisciplinaire qui s'accomplit quasiment sans interruption depuis sa mort. Les paléontologues tchèques s'y joignent de manière très significative. La large collaboration internationale mise en place chez nous par Barrande est une tradition. Pendant le siècle dernier, des centaines de paléontologues tchèques et étrangers et de biostratigraphes ont étudié au milieu des collections du Musée National. L'un des résultats des découvertes paléontologiques réside dans la reconstitution de la vie dans les époques lointaines du développement de notre planète. Ces découvertes nous fournissent des informations intelligibles et accessibles et exposent des connaissances qui n'étaient auparavant réservées qu'aux chercheurs. L'oeuvre complète de reconstitution faite par le peintre J. Sovak comporte différents biotopes dans les mers du paléozoïque ancien sur le territoire du Barrandien et dont la datation est de 520 à 380 millions d'années avant notre ère.

 

EN CONCLUSION

Qui était Joachim Barrande ? Pendant sa vie dont il a passé plus de cinquante années à Prague et pendant le siècle qui s'est écoulé depuis sa mort, de nombreux souvenirs, suppositions et légendes se sont accumulés. Dans le domaine de la science n'existent que des faits bruts, de nos jours encore étonnants et respectables. Cependant, savons-nous vraiment qui était cet homme admirable qui a enrichi de manière si importante la science tchèque et mondiale? Les chercheurs qui se sont consacrés et se consacreront à la découverte de son oeuvre sont tous d'accord sur un point: il n'existe pas d'image objective ni en ce qui concerne sa vie si fertile, ni en ce qui concerne son oeuvre que personne n'a sans doute jusqu'à présent réussi à lire dans sa totalité et encore moins à en comprendre tout le sens ou à en évoluer la valeur. L'exposition qui a été préparée par la section paléontologique du Musée des Sciences Naturelles du Musée National et cette brochure qui est un guide de la vie de Barrande et de son oeuvre ne forment qu'une mosaïque d'étendue limitée et un effort d'intelligibilité la plus large possible. Elles devraient toutefois être un encouragement à une analyse et une estimation plus profondes et plus sérieuses de l'héritage que nous a transmis Barrande et de son influence sur le développement de Ia paléontologie et des autres sciences géologiques.

 

(Translation: Hutka agency, spol, s r. o., Prague)

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