Joachim BARRANDE
(1799-1883)

par Pierre BOUT (docteur ès Sciences)

1964

Biographie / Géographie / La maison Barrande / Sa carrière / Sa personnalité / Bibliographie

 

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Biographie

Joachim Barrande naquit à Saugues (Haute Loire) en Margeride, le 11 août 1799 et mourut au château de Frohsdorf, près de Vienne, le 5 octobre 1883. Les deux faits marquants de sa vie furent d'une part, son préceptorat auprès du Comte de Chambord et les liens qui découlèrent de cette fonction avec la famille royale exilée et, d'autre part, une oeuvre scientifique inégalée dans le domaine de la Paléontologie.

Ce sont ces faits que mettent surtout en valeur les biographies consacrées jusqu'ici à Joachim Barrande, aussi bien celles de J. Pellissier (1904) et de Léon Germain (1928), publiées dans le Bulletin de la Société Académique du Puy, que les notices qui sont dues à J. Marcou (1884), Albert de Lapparent (1894), A. Acloque (1907), J.-P. Garnier (1961) sans oublier les études qui reviennent aux Tchèques J. Flipo (1933) et F. Prantl (1958).

Les géologues tchèques qui continuent d'honorer fidèlement la mémoire de notre compatriote, ont manifesté récemment l'intention non seulement d'écrire une nouvelle biographie de Joachim Barrande mais encore de le faire revivre dans un film. Assurément, nos amis tchèques sont parfaitement renseignés sur l'oeuvre de Barrande qui s'est déroulée pendant un demi-siècle en Bohème, et sur la vie qui fut la sienne en ce pays. Par contre, ils ont exprimé le désir d'être mieux documentés sur sa famille, sur la contrée qui le vit naître, sur le milieu dans lequel se déroulèrent son enfance et son adolescence ; autrement dit sur les différents aspects du milieu physique et humain dont il est issu.

C'est essentiellement pour satisfaire ce voeu que la présente étude a été écrite. Les lecteurs du Bulletin de la Société Académique du Puy ne s'étonneront donc point d'y trouver des développements qui leur sont familiers. Ils nous absoudront en pensant que ce mémoire répond, dans son intention, au désir de faire mieux connaître leur illustre compatriote à l'étranger.


L'acte de naissance de Joachim Barrande - (Extrait de l'Etat civil de Saugues - Haute-Loire) :

" Aujourd'hui vingt-quatre thermidor an sept de la République française devant moi agent municipal de la commune de Saugues s'est présenté le citoyen
Augustin Barrande assisté de Joachim Barrande son frère âgé de trente huit ans et de Médard Molinier âgé de cinquante cieux ans tous du. Saugues nous a déclaré que Charlotte Louise Torrant son épouse légitime s'est accouchée ce aujourd'huy d'un garçon qu'il nous a présenté et auquel il a donné le prénom de Joachim Barrande de laquelle déclaration certifiée véritable j'ay rédigé le présent acte que jay signé avec les S. Barrande et Molinier les d. jour et an. "


La profession du Père de Joachim Barrande.

- L'acte de naissance de l'un des frères de Joachim Barrande, nommé Joseph-Chrysostome et né le 24 août 1810, indique que le père était " marchand ". D'après des personnes âgées de Saugues, il aurait été marchand de tissus.

Depuis le XVIe siècle on fabriquait en Gévaudan (Auvergne), des étoffes grossières dénommées " cadis ", ou " burats ". (La plupart des faits d'histoire locale dont il est fait état dans ce mémoire sont empruntés à l'abbé Fabre -cf. Bibliographie)

Ces étoffes étaient tissées à domicile par les paysans avec la laine de leurs moutons. Elles donnaient lieu à un commerce local et régional important. Les étoffes de Saugues étaient apportées au Puy pour être vendues. Elles se vendaient également aux foires de Clermont.

Dans les archives de l'Ecole Polytechnique, le registre où est inscrit Joachim Barrande indique pour la profession du père : " propriétaire ".

Des auteurs déclarent que Barrande était issu d'une famille de " bourgeois ", de " cultivateurs aisés ". Tout cela est valable .Il est probable que le père de Barrande possédait des terres et disposait d'une solide aisance. Il put ainsi envoyer ses trois fils à Paris faire leurs études' au Collège Stanislas.


La mère de Joachim Barrande.

En 1789, du charges étaient occupées, dans la prévôté de Saugues, par :

- Torrent avocat

- Torrent gradué

- Torrent notaire et procureur

- Torrent procureur.

Il s'agit de quatre personnes différentes dont le nom est relevé sur une liste de 18 membres, formant en décembre 1789, le " Corps de justice ".

On est assez près de la naissance de Joachim Barrande, pour présumer que sa mère était apparentée à une famille de juristes ; l'alliance d'une telle famille avec celle d'un commerçant aisé, étant par ailleurs vraisemblable. Deux faits sont favorables à cette supposition. La naissance de Joseph-Chrysostome Barrande, frère de Joachim, fut déclarée en mairie de Saugues par Magdeleine Torrent, épouse de M. Couas, notaire, et apparemment soeur de Louise Torrent. C'est dans la maison Barrande que se tinrent les premières audiences de Justice de Paix.


Dates d'implantation, à Saugues, des familles paternelle et maternelle de Joachim Barrande.

Les 20 et 22 juillet 1600 on relève sur une liste d'ordinands, à Saugues, les noms de :
- André Barrande,
- Jean Barrande.

Des Barrande vivaient donc à Saugues, dès la fin du xvi°, siècle.

Côté maternel, sans qu'il soit possible d'établir avec précision les liens de filiation, on recueille dans divers documents (Fabre et Archives du Puy-de-Dôme) les indications suivantes
-En 1789, Antoine-Auguste Torrent était titulaire du chapitre de l'église collégiale de Saint-Médard de Saugues.

-En 1762, Antoine Torrent est recteur de la confrérie des Pénitents de Saugues.

Marie Torrent fait un don aux Capucins de Langeac en 1702

En 1692, Louis du Torrent est seigneur de Chilhaguet, près Langeac.

Guillaume Torrenc, greffier à Moissat, né en 1605, marié en 1635, a eu huit enfants.

Antoine Torrenc, procureur d'office, marié en avril 1587, a eu onze enfants.

Les Torrent, comme les Barrande, sont donc installés de vieille date à Saugues ou dans la région. Ils sont gens de justice depuis longtemps.

Il est des ecclésiastiques dans les deux familles.

Celles-ci ont encore des représentants dans le canton de Saugues,es, au Puy, à Aix-en-Provence, Aubenas, -Marseille.

Origine du patronyme Barrande.

- D'après Pierre Nauton, docteur ès lettres, auteur d'un Atlas linguistique du Massif Central, le nom de personne Barrande dérive (le terme Baranda en ancien provençal qu'on trouve encore dans le Nord du Gévaudan, dans les patois actuels, et qui est l'équivalent du nom " barrière " en langue d'oïl. A Saugues, il est utilisé pour désigner une rampe d'escalier. A Saint-Germain du-Teil (Lozère), il signifie : haie, clôture de buissons.

Ce terme Baranda est attesté en Portugais (baranda = balcon), Espagnol et Catalan et fait partie d'une aire lexicale ancienne qui s'étend de la péninsule ibérique jusqu'au Massif Central de la France.

On en trouve une unique attestation, en ancien provençal, dans la langue des troubadours, par le troubadour vellave Peire Cardenal (1180-1298) avec le sens de parapet, muraille ou enceinte de château.

De par son nom, autant que de par l'implantation ancienne de sa famille, Barrande enracine profondément ses origines dans notre sol.

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Géographie

La Margeride.

- La Margeride est ce plateau granitique d'entre Allier et, Truyère qui mesure 50 km en direction NW sur environ 30 km de largeur. Ce territoire est découpé, par des failles en paliers qui, à partir de Saugues et vers l' W, s'élèvent progressivement jusqu'à plus de 1400 mètres. Dans toute cette région, les conditions climatiques sont rudes. La mauvaise saison dure de la mi-octobre à la fin avril. En hiver, les villages sont isolés par les amas de neige qui obstruent les chemins. Au-dessus de 1200 mètres, il n'y a plus d'habitat. C'est le domaine de la forêt de pins et de hêtres. Cependant, les sommets sont nus. Des amas de boules de granite y émergent d'une végétation de nard et bruyère où des relictes glaciaires comme le saule des Lapons et le bouleau nain ont trouvé refuge.

Groupée, en de modestes hameaux, la population vit de l'élevage et de l'agriculture. Dans les prairies qui occupent les fonds humides, les vaches paissent par petits groupes, de mai à novembre, leur séjour à l'étable durant par ailleurs six bons mois. Sur les hauteurs et même en hiver, lorsque le sol est découvert, quelques troupeaux de moutons, beaucoup moins nombreux qu'autrefois quêtent leur pâture sous la conduite de bergers communaux. Les cultures courantes sont le seigle et la pomme de terre. Des céréales de printemps, orge et avoine, et, à l'automne, des raves et des raiforts, apportent un complément à l'alimentation du bétail. La population tire également quelques profits de l'exploitation des bois. De ce bilan, il résulte que la Margeride est une des pauvres régions de France. La faible densité de son peuplement : vingt habitants au kilomètre carré en témoigne.

Avant la Révolution, la Margeride faisait partie du Gévaudan, inclus lui-même dans la province de Languedoc. On verra dans le livre de l'abbé Fabre (1900) combien la misère y fut grande. A la fin du XIVe siècle, les routiers ravagèrent le pays. Plus tard, les guerres de religion y furent comme partout maléfiques. En 1586, " Salgue était à l'état de blocus, la famine s'y faisait sentir, et nombre d'habitants en proie aux souffrances de la faim, étaient réduits à manger l'herbe des prés ". Et l'insécurité dura longtemps. Des malfaiteurs parcouraient le pays. La misère fut si grande en 1694, que les pauvres de Longeval, à quatre kilomètres au Sud de Saugues, tuèrent le chien du village pour le manger. En 1721, on redouta la peste qui avait éclaté à La Canourgue puis infesté Mende et Marvéjols. Puis à la fin du XVIIIe siècle, après de terribles hivers, les loups répandirent la terreur. De là, est née la légende de la bête du Gévaudan (1765). Plus que l'histoire de cet animal fantôme, on retiendra que, du 10 mai 1764 au 21 août 1768, trois cents quarante-six loups furent tués en Margeride. Les années 1784 et 1785 furent ensuite si désastreuses que l'on vit les malheureux paysans enlever le chaume qui couvrait leurs maisons pour le donner à leurs bestiaux.

Assurément, aux époques qui viennent d'être évoquées pour le Gévaudan et que nous arrêtons à la Révolution, nombre de campagnes françaises connurent les mêmes calamités. Cependant, notre province était si naturellement pauvre et si isolée en ses montagnes que tous ces désastres y furent plus cruellement ressentis qu'ailleurs.

La ville de Saugues.

Saugues, la ville natale de Barrande, s'allonge par 940 mètres d'altitude, au pied d'un escarpement de faille NS qui la domine d'une centaine de mètres. C'est le type du petit bourg campagnard où les paysans (le la région, souvent encore à la faveur des marchés et des foires, viennent effectuer leurs échanges.

Si en 1962, le canton de Saugues ne s'est inscrit que pour 2600 habitants, il en comptait 3511 au recensement de 1806. Peut-être est-il possible d'estimer qu'un tiers d'entre eux étaient groupés au bourg. Il est bien évident qu'ils ne pratiquaient pas exactement les mêmes activités, les mêmes commerces qu'aujourd'hui. On vendait à Saugues des draps et des chapeaux de fabrication locale. Les artisans : forgerons, cordiers, bourreliers, sabotiers, tenaient boutique. C'est à ce monde du petit commerce qu'appartenait la famille Barrande.

Mais ce serait donner une évocation incomplète du Saugues d'avant la Révolution et de celui que connut Joachim Barrande que d'omettre de mentionner le rôle important qu'y jouaient le clergé et les congrégations religieuses. Le chapitre de l'église collégiale de Saint-Médard comprenait vingt chanoines. Un monastère d'Ursulines, créé en 1603, disparut en 1792. Nombre de ses moniales étaient filles de haut lignage. En 1674, elles étaient quatorze et, parmi elles, figurait une Torrent. Un Tiers-Ordre de Saint-Dominique et un Tiers-Ordre du Mont-Carmel existaient à Saugues, le premier aux environs le 1650, le second au début du XVIIIe siècle. Les soeurs Tertiaires s'adonnaient au soin des malades, à la visite des pauvres, à l'éducation des jeunes filles. Elles furent dispersées au moment de la Révolution mais reprirent leur activité en 1806. Une ceuvre hospitalière fut instituée à Saugues dès 1382. Au XVIe siècle, il s'agissait de l'hôpital Saint-Jacques affilié à l'ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel et Saint-Lazare de Jérusalem. Des lettres patentes royales lui furent accordées en 1768. L'oeuvre subsista pendant la Révolution. En plus de ces diverses institutions religieuses une association de Pénitents blancs fut fondée en 1652. Cette confrérie prit rapidement une grande extension. Peuple et notables revêtaient l'aube et le capuchon blanc. Pendant la Révolution la Confrérie tenait de loin en loin des réunions clandestines. Mais dès 1803, elle avait repris ses manifestations au grand jour (Fabre, 1900).

On ne peut terminer une évocation, même brève, du Saugues proche de la Révolution, sans mentionner le terrible incendie qui ravagea la ville, le 5 septembre 1788. Dans l'espace de trois heures, cent quatre maisons furent réduites en cendres, plus de cent vingt familles se virent en un instant " sans asile, sans pain et sans vêtements ".


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La maison Barrande

La maison où naquit Barrande s'élève au centre du bourg, en bordure de la petite place que l'église limite d'un autre côté. L'emplacement devait servir de marché. Les maisons en lisière sont de facture massive. Certaines laissent voir leur appareil en pierres de granite taillées. Ça et là, un porche,une fenêtre permettent de rapporter au XVe siècle la construction de ces bâtisses qui de toute évidence ont appartenu à des familles aisées. La maison Barrande, avec sa forme carrée, ses deux étages et malgré le crépi de ses diverses faces, est de celles-ci. Son seul ornement extérieur est un porche étroit dont le linteau, en anse de panier très surbaissée, dessine un léger surplomb alors que, de chaque côté, une colonnette à base élargie est sculptée dans la pierre. A l'intérieur et sans que l'aspect très simple de la maison permette de le deviner, un monumental escalier en colimaçon, aux degrés de granite, monte jusqu'au second étage. Au rez-de-chaussée, la boutique qui s'ouvre sur la place est actuellement occupée par une épicerie. Apparement, c'était là que Barrande père débitait ses tissus de l'aune.

Préservée de l'incendie de 1788, par les soins des vingt chanoines du chapitre à qui elle appartenait alors, la maison Barrande a son histoire (U. Rouchon, 1904). La tradition rapporte qu'en 1362, un jeune officier flamand, Pierre de Croy d'Ostevent, blessé au cours d'un combat contre les Routiers y fut porté mourant. De l'une des croisées de cette même maison, le 4 décembre 1791, un vieux chanoine lança l'excommunication contre le curé constitutionnel L. Dumont. Les prêtres réfractaires y trouvaient refuge. Le curé de Saugues, y fut arrêté. Le Prieur de Pébrac y demeura caché pendant deux ans. On assure que c'est de la porte du jardin de la maison Barrande que, dans la nuit du 18 au 19 septembre 1793, sortirent les trois hommes masqués qui tuèrent à coups de fusil le conventionnel Georges Riou, commissaire du Conseil général de la Haute-Loire. Ainsi fut étroitement mêlée aux événements de l'histoire locale, la maison où devait naître Joachim Barrande. Ajoutons que dans ses murs se tinrent les premières audiences de Justice de Paix, lorsque cette juridiction fut créée.

Les frères de Joachim Barrande.

Après avoir évoqué la rude et pauvre contrée d'où Joachim Barrande tire ses origines, la petite ville avec ses boutiquiers, ses artisans, ses chanoines et ses nonnes où s'est déroulée son enfance, la maison qui fut la sienne, il nous paraît qu'il convient de mettre en valeur les vertus et les potentialités propres de sa famille. Avec la propre carrière de Joachim Barrande, rien ne les éclaire mieux que les réussites et le comportement de ses deux frères (J. Villain, 1906 ; A. Acloque, 1907).

Né à Saugues, le 15 avril 1809, Louis Barrande venait d'être déclaré admissible à l'Ecole Polytechnique et reçu dixième à l'Ecole forestière de Nancy, lorsque la Révolution de 1830 éclata. Le 29 juillet, il accompagna à Saint-Cloud son frère Joseph, pour se ranger avec lui sous le drapeau blanc. Le 30, il fût envoyé, à Paris pour une mission de confiance mais fut retenu dans les lignes des insurgés parisiens. Le 1er décembre, il rentrait à l'Ecole de Nancy avec la septième promotion. Il en sortit deuxième en 1832.

Nommé garde général en Alsace, puis dans les Vosges et à Paris, on le retrouve sous-inspecteur, en 1842, au Mans puis à Caen. En 1845, il était inspecteur à Moulins lorsqu'il eut à s'affronter avec le Duc de Morny qui ayant acheté, dans le Bourbonnais, le château et les terres de l'ancienne baronnie de Nottes, mais manquant de forêts pour ses chasses, jeta ses regards sur une forêt domaniale dépendant de l'Inspection de Moulins. Morny qui comptait sur la faveur de Napoléon III lui adressa une demande de cession par l'Etat. Louis Barrande s'y opposa, faisant valoir que l'aliénation demandée, porterait le plus grand tort aux populations de plusieurs communes limitrophes qui vivaient exclusivement de l'industrie de la boissellerie. Cette noble attitude fut connue dans la région. L'opinion publique se souleva contre la prétention de Morny et l'Empereur fut contraint de refuser l'aliénation demandée. Louis Barrande eut à souffrir de sa courageuse attitude. Il fut immédiatement muté à Tours, puis de Tours au Mails. C'est dans cette ville qu'il termina sa carrière le 17 avril 1871, Thiers, ennemi implacable des royalistes, l'ayant mis à la retraite avant l'heure. Louis Barrande mourut le 28 juin 1880. Dans les dernières années de sa vie, il s'occupa de propagande royaliste et de bonnes oeuvres. Membre de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, sa mission particulière était de visiter les prisonniers.

Joseph - Chrysostome Barrande naquit à Saugues le 25 août 1810. Il entrait, à peine âgé de dix-sept ans à Polytechnique. La Révolution de 1830 éclatant, il quitte l'Ecole et s'enrôle aux Cent-suisses, puis sert dans une des batteries protégeant à Saint-Cloud la famille royale. Il accompagne,jusqu'à Cherbourg le roi exilé et part ensuite pour la Russsie où il entre dans le corps d'Etat-Major et est attaché comme aide de camp auprès de Nicolas 1er. Il participe à la campagne de Pologne en 1834. Revenu en France, J.-Ch. Barrande publie une étude intitulée : " La Haute-Loire et les chemins de fer "ainsi que des mémoires sur les projets du Grand Central, du Réseau pyrénéen et du passage des Pyrénées par le col de La Glère. Guizot lui ayant proposé un poste diplomatique important, il le refusa par fidélité à ses convictions politiques.Par contre, il accepta, en 1859, le gouvernement de Kiev que lui offraient les autorités russes. Quatre ans plus tard, il revenait à Saugues, puis se fixait à Paris en 1871. En 1874,il entreprit, sur l'Asie centrale russe, des études qui parurent dans la Revue scientifique et la Revue de France. En 1876, il publia le Calendrier catholique aux éphémérides universelles pour combattre l'influence des calendriers hostiles ou tout au moins indifférents au catholicisme. Jean-Chrysostome fit le voyage de Prague pour assister aux funérailles de son frère Joachim. C'est d'ailleurs à Prague qu'il mourut le 26 janvier 1884.
Les frères Barrande avaient au moins deux soeurs. L'une prit le voile le 16 novembre 1820 (A. Acloque). L'autre est désignée sous le nom de Mme Marie, veuve Juillet dans le testament de Joachim Barrande (renseignement de Mlle Jana Kosàkovà).

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La carrière de Joachim Barrande

Joachim Barrande fit ses études à Paris, au Collège Stanislas, et prépara le concours d'entrée à Polytechnique où il fut reçu en 1819. Sur les registres de l'Ecole, avec les indications concernant sa date de naissance, le nom de son père et de sa mère, la profession du père, un bref signalement indique qu'il avait les cheveux bruns, les yeux bleus, le front découvert, le nez gros et que sa taille était de 1m72.

Joachim Barrande sortit de Polytechnique avec le numéro 1 en 1821, passa ensuite par l'Ecole des Ponts et Chaussées qu'il quitta, en 1824, avec le diplôme d'ingénieur civil. Nommé à Decize il eut à s'occuper de divers travaux, en particulier de la construction d'un pont-aqueduc sur la Loire. L'ouvrage était difficile. Il reçut de légitimes compliments. C'est à Decize qu'il eut l'occasion d'être présenté au duc d'Angoulême. Le jeune ingénieur fit une telle impression sur l'esprit du Dauphin que ce dernier, avec l'approbation de Gauchy, mathématicien renommé à l'époque, désigna Barrande au choix de Charles X pour suivre l'éducation scientifique du Comte de Chambord. Notre compatriote accepta avec joie cette haute mission et fut introduit à la cour. Pour rendre ses leçons plus attrayantes, ils installa un laboratoire de physique et de chimie aux Tuileries.

Alors survint la Révolution de 1830. Joachim Barrande lia son sort à celui de la famille royale. La petite troupe d'exilés gagna d'abord, dans le comté de Dorset, le château délabré de Lullworth, puis, en Ecosse, la lugubre résidence de Holyrood. Le séjour de la cour de Charles X en Angleterre devait durer deux ans. A cette occasion, Barrande se perfectionna en anglais et, semble-t-il, fit la connaissance du célèbre paléontologiste Murchison. Fin octobre, la famille royale quitta l'Angleterre pour les États autrichiens et.s'en vint habiter le chateau de Prague ou Hradschin, que l'Empereur François Il avait mis à sa disposition.

Dès lors, commença pour J. Barrande un séjour en Bohème qui devait durer jusqu'à sa mort, soit pendant cinquante et un ans. Ses fonctions de précepteur prirent fin, en 1833, à la suite d'intrigues de courtisans qui lui reprochaient son libéralisme. Mais notre compatriote resta peu de temps éloigné de la cour. Le roi le rappela pour gérer ses finances mal en point. Selon J. Marcou (1884), Barrande fit des centaines de voyages en Autriche, en Italie, en France pour visiter les domaines royaux. Ses nouvelles fonctions lui permirent néanmoins de récupérer une partie de sa liberté. Du fait de ses diplômes, il obtint facilement un poste d'ingénieur des chemins de fer de Bohême. Le hasard des travaux lui fit découvrir un important gisement de trilobites et autres fossiles. Et ce fait détermina sa longue carrière géologique et paléontologique, tout entière consacrée à l'étude du Silurien de Bohême.

Joachim Barrande apprit alors l'allemand et le tchèque, se lia avec les savants de Bohême : Sternberg, Zipp, Dobrovsky et d'autres, recruta de modestes carriers qu'il dressa à la récolte des fossiles, se procura la bibliographie étrangère et particulièrement les travaux de Murchison sur le Silurien d'Angleterre et, patiemment, tout en recueillant de magnifiques collections, édifia l'oeuvre monumentale que les paléontologistes du monde entier connaissent. La pierre maîtresse en est le "
Système silurien du centre de la Bohême " qui comporte 24 volumes in-4° avec 1 237 tableaux et la description de plus de 4 630 espèces fossiles. Le premier tome parut en 1852. Selon J. Flipo (1933) : " Il souleva l'admiration de tous les connaisseurs tant pour la précision des investigations, la quantité des matériaux amassés que pour l'immense bibliographie, la finesse et l'exactitude des croquis... " En 1881, 22 volumes étaient sortis, Barrande, sentant l'âge, se hâtait de conclure. Il ne devait pas voir la fin de son oeuvre.

Il faut savoir que J. Barrande édita lui-même ses ouvrages et qu'il en dirigea avec beaucoup de soin l'exécution, particulièrement celle des planches de dessins. Publiés à 250 exemplaires, une cinquantaine seulement furent vendus en librairie. Barrande envoya gratuitement les autres aux nombreux correspondants qu'il avait en divers pays d'Europe en Autriche, en Allemagne, en Angleterre, en France, etc., mais aussi en Amérique. Ses moyens étant modestes, il n'aurait jamais pu assurer les frais d'une telle entreprise s'il n'avait été aidé pécuniairement par des Académies, des Musées, des Sociétés scientifiques ou des personnalités. Son ancien élève, le Comte de Chambord, lui ayant gardé une profonde estime, lui fit, sous le prétexte de souscriptions, maintes libéralités.

C'est évidemment passer trop vite sur la carrière scientifique de J. Barrande que de se borner, comme nous venons de le faire, à quelques mentions rapides concernant l'origine de sa vocation paléontologique, l'ampleur de ses recherches, la minutie et le désintéressement apportés à leur publication. Mais l'oeuvre de notre compatriote a été retracée à l'envie par les auteurs. Ici, nous avons voulu surtout replacer l'homme dans son contexte estimant par ailleurs, que la longue liste de travaux qui fait suite à cette étude est bien le monument le plus solide élevé par Barrande lui-même à sa mémoire.

Joachim Barrande et la France.

En 1830, lorsque J. Barrande quitta la France, il avait 31 ans. Son préceptorat avait commencé en 1826. Auparavant, sa carrière d'ingénieur n'avait duré que deux ans. De Prague, il vint maintes fois en France, en particulier à Paris et à Chambord pour s'occuper des biens de la famille royale mais aussi pour prendre le vent de la politique et assurer des contacts avec les milieux légitimistes. A l'occasion de ses séjours, il assistait aux réunions de la Société géologique de France. Sa dignité en imposait à tous. A cet égard, dans son discours pour le centenaire de l' École Polytechnique Albert de Lapparent s'exprime ainsi : " La Société géologique de France qu'il fréquentait durant ses trop courts séjours à Paris, a gardé de cette figure, si grave et si sérieuse une impression profonde. Austère dans sa vie comme dans sa tenue, il en imposait à tous par son grand air ainsi que par une dignité froide et bienveillante et nul n'eut osé franchir à son égard les bornes du respect. A cette seule condition, même les débutants étaient assurés de trouver en lui un maître et un guide d'une inépuisable complaisance. "

Barrande accueillait avec simplicité les visiteurs qui se présentaient nombreux dans son appartement de Paris,d'abord rue de Mézières et, plus tard, 22 rue de l'Odéon.

Universellement considéré comme un savant de premier ordre, il avait sa place marquée à l'Institut; mais, attaché aux Bourbons jusqu'au scrupule, il ne voulut jamais recevoir aucun titre officiel des divers gouvernements qui succédèrent à Charles X. Comme l'a fait remarquer Daubrée en annonçant sa mort à l'Académie des Sciences, sa délicatesse l'empêcha d'être Académicien.

Barrande n'en demeura pas moins fidèle à sa grande et à sa petite patrie. Lorsque la ville de Prague lui délégua une députation pour lui offrir le titre de citoyen d'honneur, bien que profondément touché il refusa avec obstination : " J'aime Prague répondit-il comme une seconde patrie et serais heureux de répondre à votre désir ; mais les lois françaises m'obligent à abandonner ma qualité de Français, si je veux être citoyen, même d'honneur, dans un pays étranger. Or je veux rester et mourir Français. "


Avant l'exil, il avait projeté de faire élever sa petite ville natale au rang de chef-lieu d'arrondissement. Ses nombreuses démarches pour arriver à ce but allaient être couronnées de succès lorsque survinrent les journées de juillet qui renversèrent le trône de Charles X et emportèrent le projet si longtemps caressé.

Après 1852, année en laquelle fut commencée la publication du Système silurien du centre de la Bohême, Barrande, au fur et à mesure qu'ils paraissaient, fit don des divers tomes de son ouvrage, non seulement à sa famille mais encore à la Bibliothèque du Puy. Cet établissement possède en effet tous les volumes in-4°, textes et planches, de ce monumental travail et une dizaine d'autres ouvrages consacrés à diverses familles de fossiles siluriens : trilobites, ptéropodes, céphalopodes, acéphales, brachiopodes. La défense des colonies, la Faune primordiale et le système taconique en Amérique figurent également parmi ses dons.

Ces envois se trouvent enregistrés dans les Annales de la Société d'Agriculture, Sciences, Arts et Commerce du Puy. Ainsi, dans le procès-verbal de la séance du 3 juin 1853, il est fait mention de la réception du premier volume du Système silurien. A cette occasion, Aymard donna la traduction du discours prononcé par Charles Lyell à la Société géologique de Londres, dans sa séance du 21 février 1851, lorsque fut décerné à Barrande le prix Wollaston.

Joachim Barrande et les Tchèques.

Un fait frappant est la profonde estime que les Tchèques ont toujours témoignée à notre compatriote et la vénération dont ils continuent à entourer sa mémoire.

J. Barrande a maintes fois prouvé sa sympathie au peuple et au pays tchèques. Il appréciait beaucoup les carriers qui travaillaient pour lui et, à leur sujet, il s'exprime ainsi " J'ai eu souvent l'occasion d'admirer l'intelligence des Bohémiens, même de ceux qui appartiennent à la classe la plus humble. Quelques-uns, en dix ou douze ans, sont devenus de remarquables chercheurs de fossiles. Ils se sont habitués à recueillir et à rassembler les plus petits fragments appartenant a un exemplaire brisé en ouvrant la roche ; ils se servent de la loupe pour saisir la trace fugitive des embryons les plus exigus, et ils savent très bien distinguer toute forme rare ou nouvelle dans le district où ils sont attachés. " Barrande recherchait le contact avec les gens du peuple. Il liait volontiers conversation avec les femmes de Mala Strana en sortant de l'église Saint-Nicolas où il entendait la messe. Il participait aux fêtes rustiques (Jana Kosàkovà, in litteris).

Il légua ses magnifiques collections de fossiles au Musée de Prague (Narodni museum) : " Elles proviennent du sol de Bohême, c'est à elle qu'elles doivent revenir. " Elles se trouvent réunies aujourd'hui dans une salle spéciale où figurent, avec elles des objets ayant, appartenu au donateur : lunettes cerclées de fer, marteaux, filet pour mettre les pierres, carnets de notes et de croquis, boussole, compas d'épaisseur, loupe. Des photographies, la correspondance et la bibliothèque de Barrande complètent ce lot de souvenirs pieusement conservé.

Un fait touchant se rattache à l'affaire des " Colonies " dont il sera reparlé plus loin. La discussion se prolongeant et Barrande n'ayant aucunement l'intention de céder, ses deux principaux contradicteurs tchèques, Lipold et Krejci, par déférence, prirent le parti de se déclarer battus. Ce n'est qu'après la mort du savant que Krejei donna des preuves formelles de l'exactitude de son interprétation (J. Jung, in litteris).


Le 21 octobre 1883, Jan Neruda, le poète qu'il avait pourtant découragé au début de sa carrière écrivait : " Si J'imagine un véritable homme de Science et de pensée, mon esprit invariablement se tourne vers la figure immortelle de Barrande. " (Flipo.)

Le 14 juin 1884, Universitaires et étudiants tchèques scellèrent une plaque de marbre avec le nom de Barrande sur le rocher silurien qui, près de la Moldau, domine la route de Chuchle, ouverte par les soldats français de Chevert lors de l'occupation de Prague sous Louis XV. Le quartier proche se nomme Barrandov.

Ce furent des savants tchèques, les professeurs Waagen, Novak, Pocta qui acceptèrent de mettre en oeuvre les notes et les matériaux que la mort n'avait pas permis à Barrande d'utiliser. Ils ajoutèrent ainsi à ses travaux deux importants volumes publiés respectivement en 1887 et en 1894 par les soins du Musée de Bohême.

Et, depuis, les hommages n'ont pas manqué. Il faudrait citer tout entière la note du Colonel Flipo parue, en 1933, dans la Revue française de Prague et à laquelle nous avons souvent emprunté et, plus récemment, l'article publié par F. Prantl pour le 75 e anniversaire de la mort de notre compatriote ( 1958). Dans cette étude, on peut lire ces lignes : " Le séjour de Barrande dans notre pays a duré plus de cinquante ans. Ainsi, s'est développée sa grande ceuvre scientifique et son amitié positive pour notre peuple ; son influence sur le développement de la géologie et de la paléontologie tchèques, dépassant de loin la durée de sa vie, nous autorise, au moins dans une certaine mesure, à le considérer comme un de nos savants. "

Enfin, les géologues tchèques ont donné le nom de " Barrandien" aux terrains dont Barrande a étudié la faune et, sous ce litre, l'Académie des Sciences de Prague a publié, en. 1958, un livre magnifiquement illustré. Il en existe deux éditions l'une en tchèque, l'autre en allemand.

Tant de ferveur si longtemps maintenue s'adresse assurément à la science de Barrande. Mais on y décèle, au départ et du vivant de l'homme qui en est encore l'objet, une atmosphère de confiance et de profonde sympathie réciproques.

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Sa personnalité

L'homme que fut Barrande.

Un des traits de caractère de J. Barrande fut la fidélité à ses convictions. Toute sa vie, il demeura catholique fervent et royaliste convaincu. On a vu que ses deux frères témoignèrent, au cours de leur existence, du même attachement à la foi chrétienne et aux Bourbons. Ces dispositions régnaient donc dans la famille qui les tenait elle-même du milieu humain où elle se situait. On a vu l'importance du rôle que jouait, à Saugues, le clergé, chargé de toutes les tâches de charité et d'enseignement, coexistant d'ailleurs en sympathie avec la population. Or le clergé représentait l'autorité locale, concrète et la foi catholique allait de pair avec la fidélité au roi très chrétien. Elle entrainait aussi, relativement à certains problèmes philosophiques, des convictions intangibles. Barrande demeura toute sa vie, un disciple fervent et inébranlable de Cuvier. Il avait 60 ans, en 1859, lorsque parut "L'origine des espèces". Moins que tout autre, il ne pouvait adopter les nouvelles conceptions puisque le départ entre les partisans de Cuvier et ceux de Darwin était à fondement religieux. Aussi bien, de longues années ont été nécessaires pour que nombre de croyants reconnaissent que l' Évolution chante mieux la gloire de Dieu que la Création des sept jours. Mais Barrande eut, à propos d'une querelle savante, l'occasion de prouver sa ténacité en matière d'opinion scientifique. Ayant constaté à certains niveaux des terrains siluriens tchèques, la présence de fossiles offrant des caractères autres que ceux des couches encaissantes, il expliqua ces anomalies par des migrations qui, ayant entraîné les animaux dans un milieu moins favorable, avaient abouti à leur concentration en " colonies " fossiles. Les adversaires de Barrande prétendaient, au contraire, que les couches de terrain auxquelles correspondaient les colonies avaient été introduites parmi les autres à la faveur d'actions mécaniques liées à l'orogenèse. En cinq volumes parus de 1861 à 1881, Barrande défendit son point de vue et ne céda jamais.

Si la fidélité engendre parfois l'obstination elle implique du moins la persévérance. Et, chez Joachim Barrande, cette vertu s'est transposée sur d'autres objets que les convictions. Son ?uvre scientifique témoigne qu'il fut un travailleur acharné, minutieux, honnête explorant à fond, sans jamais se décourager, toutes les voies que lui découvraient ses recherches.

Il travailla dix années pour reconstituer quinze phases du développement du trilobite : Dalmanites socialis. Il mit en évidence vingt transformations successives de l'espèceSao hirsula dont chacune se caractérise par l'adjonction d'un nouveau segment au thorax. Il put, ainsi que le remarque J. Pellissier (1904), suivre sur des empreintes de pierre le développement de bêtes éteintes depuis plusieurs millions d'années, aussi facilement qu'on suit dans nos laboratoires compliqués d'embryogénie moderne le développement des êtres actuels. Or, ce n'était point là fantaisie en marge de desseins plus vastes. Ce minutieux labeur était d'utilité majeure en systématique. Il empêchait de prendre des formes larvaires pour des individus adultes. Pour donner un exemple, Corda, en 1847 rangeait sous dix noms de genres différents des spécimens qui, en réalité, appartenaient tous à la même espèce Sao hirsuta. C'est à notre sens le plus bel exemple que l'on puisse donner de la simplification à laquelle aboutit le travail scientifique et de la longue patience qu'il faut déployer pour y parvenir. Ici, pour comprendre tant de ténacité et en déceler la cause, au-delà de la famille de J. Barrande, c'est à sa contrée d'origine que nous pensons. En ce pays de Gévaudan, où.l'on a trop souvent et trop longtemps souffert, les hommes sont rudes à la tâche. Préoccupés, durant des siècles, de s'assurer une vie matérielle toujours incertaine, ils ont pris l'habitude, ne serait-ce que par résignation, du labeur que rien ne décourage. Aujourd'hui encore, un homme y vaut surtout par sa capacité, de travail.

Mais Barrande n'eut-il à subir que des influences nées de sa famille et du milieu humain et physique où elle s'implantait? Qu'a-t-il retiré de son passage à Polytechnique, de ses rapports avec la cour du roi exilé?

Comme toutes les grandes écoles Polytechnique avait, dès 1820, la réputation d'entretenir chez ses élèves un esprit libéral et frondeur. Bien que Barrande ait pu être jugé d'idées trop avancées à la cour de Prague par quelques courtisans qui devaient se supputer médiocres en sa présence, il ne semble pas qu'il ait été très influencé dans ses opinions par son passage à l' École. Son armure de principes était trop solide pour qu'un séjour de deux ans ait pu l'entamer. Par contre, selon Albert de Lapparent, " il doit à Polytechnique la façon merveilleusement méthodique et l'esprit vraiment géométrique (parfois même trop géométrique) dont ses travaux sont imprégnés ".

Barrande fut un précepteur exigeant et sévère. Les leçons qu'il donnait au prince étaient publiques ; cette méthode ayant été adoptée pour aider l'élève royal à vaincre sa timidité. Le marquis de Cubières ayant assisté à l'une de ces leçons rapporte que l'enfant se vit adresser cette réprimande : " Recommencez, Monseigneur ; je n'ai bien pu vous comprendre ; traduisez mieux votre pensée. Point de verbiage inutile : de l'ordre, des faits, de la clarté. " (AU. Nettement, 1875.)

Très certainement, en vertu de son savoir et de ses qualités, Barrande dut influencer son élève. Mais, apparemment, il fut lui-même marqué par sa fonction. Sa responsabilité était lourde et il la prenait en conscience. Il devait n'accuser aucune faiblesse et, sinon se composer un personnage, s'astreindre à une attitude de dignité constante. Ses fréquents contacts avec le roi, avec la cour renouvelaient pour lui cette obligation. Aussi bien, chaque fois qu'il sortait de la sphère royale pour rencontrer des personnalités dont les opinions pouvaient différer des siennes, revenait-il d'instinct à ce comportement de froide réserve que tempérait la courtoisie.

Jusqu'ici, tout en dégageant les traits de caractère de Barrande, nous avons montré comment ils pouvaient découler d'influences extérieures : milieu familial et humain, terroir, fonctions occupées à la cour. L'analyse n'est d'ailleurs pas exhaustive. Notre compatriote fut un homme droit, désintéressé, sans compromission possible. Lorsqu'il fut évincé de ses fonctions de précepteur, Charles X lui fit offrir la continuation de ses appointements. Il répondit fermement qu'il ne pouvait accepter. On a vu que ses deux frères eurent l'occasion de prouver la même élégance morale. Mais tout cela, manifestement, relève encore de l'éducation familiale et de principes solidement implantés.

Joachim Barrande n'eut-il point de dispositions simplement naturelles ; n'était-il chez lui que vertus sans faille et à tout prendre cornéliennes ? Il ne se maria point, ne fonda pas de foyer. Doit-on penser que les joies qui découlent de l'amour, de la famille que l'on crée furent compensées pour lui par la sérénité de l'âme fervente, les austères satisfactions que donne la découverte scientifique, l'estime des savants patentés et des hautes personnalités de l'époque?

Chose curieuse, Barrande qui écrivait avec talent et se permettait de sobres fantaisies de pensée et de style, n'appréciait guère la littérature et particulièrement la poésie. Le fils de sa gouvernante, Jan Neruda, qui devait devenir un grand poète lui apporta un jour ses premiers vers en hommage. Peu après, il les rendit au jeune homme en lui disant : " Je les ai lus et certains d'entre eux m'ont plu. Vos camarades sans doute vous applaudiront, mais si vraiment vous voulez faire couvre utile, croyez-moi, laissez la poésie et consacrez-vous à la vraie science. " (Flipo.) A vrai dire, une telle attitude surprend car la paléontologie pas plus que les mathématiques ne dessèche obligatoirement l'âme. Et pour rude que soit la Margeride natale de Barrande, le ciel y est parfois léger et bien des aspects en sont émouvants.

Barrande n'était cependant pas dépourvu de sensibilité. Des anecdotes rapportées par J. Marcou (1884) et d'autres auteurs (Le Figaro du 12 octobre 1883) prouvent qu'il était bon de la façon la plus simple. On a vu qu'il recherchait volontiers le commerce des humbles. Il aimait offrir des cadeaux de noces aux villageois. Ces jours-là, il arrivait chez la fiancée, déposait son présent, acceptait un verre de lait et s'éloignait au plus vite. Il était indulgent avec ceux de ses ouvriers qui parfois lui subtilisaient de beaux fossiles pour les revendre en cachette, le trompaient sur la véritable provenance de leurs récoltes pour obtenir une prime plus élevée, ou s'accablaient de malheurs imaginaires pour éprouver sa compassion.

Chez Barrande, homme tout d'une pièce, on pourrait penser que cette générosité envers les petites gens n'était que la manifestation de ses sentiments chrétiens : " Je reconnais la vertu et la religion à leurs oeuvres ; jugez les actions et non les paroles, écrivait-il. " Mais cela n'implique pas que sa bonté ne fut point l'émanation spontanée de sa nature. Il nous paraît probable qu'elle trouvait sa source dans le même fonds sensible que sa ferveur religieuse.

Est-ce là tout l'inventaire que l'on puisse dresser du caractère de Joachim Barrande : toute une vie régie par des idéaux - fidélité à la religion, au roi, dévouement à la Science et, sous-jacente à tout cela, une âme honnête, simple et bonne ?


CONCLUSION

Si les hommes se jugent à leurs réalisations, c'est bien sur l'oeuvre de Barrande qu'il convient de revenir en terminant. Les hommes qui se sont fixé un but élevé ont besoin de tous leurs instants, disait-il. " Il semble bien qu'il n'en ait distrait aucun ; d'où cet aspect austère et quelque peu surhumain qui nous déroute, mais également ce monument de connaissances qui force l'admiration de tous les savants. Assurément, certaines conceptions de l'auteur ont dû subir les modifications que l'inévitable progrès de la Science entraîne. Mais, ainsi que l'a dit cet autre grand géologue que fut Albert de Lapparent : " Il n'est personne qui se refuse à proclamer que cette oeuvre est fondamentale pour la connaissance des plus anciennes formes organiques ainsi que pour le développement progressif des types. "

F. Prantl écrit par ailleurs (1958) : " L'héritage scientifique de Barrande est toujours vivant et actuel. " Ce qui est également vivant et actuel, et au surplus réconfortant, c'est le respect et la ferveur que le souvenir de ce savant et grand honnête homme, mort il y a quatre-vingts ans, continue à susciter en Tchécoslovaquie et l'amitié qu' il y maintient pour notre pays.

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OUVRAGES CONSULTES

AYMARD Aug. (1853). - Traduction du Discours prononcé par Ch. Lyell à la Société géologique de Londres, le 21 févr. 1851, lors de l'attribution du Prix Wollaston à Joachim Barrande. Ann. Soc. Agr. du Puy. T. XVIII. Séance du 3 juin.

NETTEMENT Alf. (1875). - Henri de France ou Histoire des Bourbons de la branche aînée pendant quarante ans d'exil. 1830-1870. T. II, Paris-Lyon.

MARCOU J. (1884). - Biographical notice of Joachim Barrande. Ann. report of the Amer. Acad. of Arts. Cambridge (U.S.A.), p. 539545 avec i portrait.

DE LAPPARENT A. (1895?) Barrande (1799-1883). Livre du Centenaire de l'Ecole Polytechnique, p. 389-392.

FABRE Fr. (1900). - Notes historiques sur Saugues (Haute-Loire). 363 p., 20 grav., Saint-Flour.


PELLISSIER J. (1904). - Barrande. Bull. Soc. Agr. et Scient. de la Haute-Loire. Séance du 14 avril.

ROUCHON U. (1904). - Notes historiques concernant la maison natale de Joachim Barrande à Saugues (Haute-Loire). Bull. Soc. Agr. et Scient. de la Haute-Loire. Séance du 14 avril.

VILLAIN J. (1906). - Notice sur les frères Barrande. La France moderne. Haute-Loire. Saint-Etienne.

ACLOQUE A. (1907 ?). - Joachim Barrande, géologue (1799-1883). Les Contemporains. N° 785, 16 p., 1 portrait, 4 fig. Paris.

GERMAIN L. (1928). - Joachim Barrande. Bull. hist. scient. littér. art. agi-. de la Soc. Acad. du Puy (Haute-Loire). T. XHI, p. 25-36, 1 portrait.

FLIPO J. (1933). - A propos d'un cinquantenaire Joachim Barrande. Rev. franç. de Prague, n- 61, p. 206-213.

NAUTON P. (1958). - Atlas linguistique et ethnographique du Massif Central. C.N.R.S. Paris.

PRANTI F. (1958). - Le 75° anniversaire de la mort de Joachim Barrande (traduit du tchèque). Cas. Narodni Muséum. Odd. prir. p. 113-117, 1 portrait. Prague.


SVOBODA J. et PRANTL F. (1958). - Barrandium. Géologie des mittelbüllinischen Silur und Devon in Bildern. Publ. de l'Académie des Sciences de Tchécoslovaquie. 118 p., 1 carte en couleurs, 1 portrait, 161 p]. photos, noir et couleur.

GARNIER J.-P. (1961). - Un français à Prague : Joachim Barrande. Revue dey Deux-Mondes, 15 juillet, p. 228-241.

Fonds Paul Le BLANC. - Bibl. mun. et univ. de Clermont-Ferrand. No 1007, fol. 8o-86 (dossier Barrande). N° 1231, fol. 151-156 (dossier Torrenc), et fol. 266-269 (dossier Torrent, seigneurs de Chilhaguet) .

Des renseignements ou documents ont été obtenus auprès de :

M. Pierre BOUT, docteur ès Sciences qui nous a fourni des documents et s'est beaucoup intéressé à Joachim BARRANDE
Mme C. Paliard, née Barrande, à Aix-en-Provence.
Mlle Jana Kosàkovà du Centre documentaire géologique tchécoslovaque, à Prague.
MM. Berger de la Bibliothèque municipale du Puy.
M Camproux, Professeur à la Faculté des Lettres de Montpellier.
M Jung, Professeur de Pétrographie à la Sorbonne
M Leydier, Secrétaire de Mairie à Saugues.
M Moreau, Bibliothécaire de l'Ecole Polytechnique.
M Nauton, Professeur à la Faculté catholique de Lyon.
M Rol, ex-Directeur de l'Ecole nationale des Eaux et Forêts de Nancy.

L'illustration de ce travail a bénéficié d'une subvention du Centre National de la Recherche scientifique. Le Dr J. Svoboda, Directeur du Service géologique de Tchécoslovaquie, a bien voulu nous envoyer des photographies et autoriser leur reproduction. La liste complète des travaux de J. Barrande a été dressée au Laboratoire de Paléontologie du Narodni Museum (Prague).

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